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Bob Dylan : "Time out of mind"
Souvent femme varie... bien fol est qui s’y fie

lundi 12 avril 2004, par Marc Lenglet

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Alors que personne n’attendait plus grand chose de révolutionnaire de Bob Dylan, le voilà qui, en 1997, s’offre à nouveau les services de Daniel Lanois, pour livrer au monde un album crépusculaire et hivernal. La production de Lanois, glauque et cotonneuse, s’avèrera idéale pour faire ressortir l’esprit obscur qui plane sur les chansons de Time out of mind. Mais ce sont surtout - et presque comme à chaque fois, serait-on tenté de dire - les textes du misanthrope le plus pertinent de la 2e moitié du XXe siècle qui apportent toute son amère saveur à la chose.

La couleur est donnée dès Love sick : sur un rythme funk maladif, presque funèbre, Dylan y laisse tomber dédaigneusement« I’m sick of love ». Marre de ce cirque, marre de ces simagrées, marre de toutes ces rencontres qui n’ont amené que la souffrance dans leur sillage. Le musicien folk y règle ses comptes avec les femmes, réelles ou imaginaires, de son parcours. Si la vision qu’il nous propose est pour le moins unilatérale, elle renforce la sincérité de son écriture, évitant les excuses et circonvolutions sentimentales propres à dégonfler tout réquisitoire bien net. Il a souffert des femmes, et il va le faire savoir. Tout au plus auront-elles droit à quelques légères autocritiques égarées dans le méthodique constat des trahisons d’Eros. Petite digression en passant : Bob Dylan est récemment apparu dans un spot publicitaire pour la marque de lingerie Victoria’s secret avec Love sick en fond sonore justement. Erreur marketing ? Quand on écoute la sentence définitive énoncée par ce titre, on peut être étonné de son utilisation dans un style de pub qui, généralement, exalte la sensualité et le corps de la femme. Fermons la parenthèse et revenons au sombre jugement de Standing in the doorway : les jours heureux d’antan sont évoqués, le regret de cet âge disparu exprimé sous toutes ses latitudes, la responsabilité de la rupture reportée sur l’autre. Million miles jette à la figure de l’ingrate les drames de l’amour non partagé, les efforts et les concessions offertes, et la cruauté récoltée en retour.

La voix du maître est plus brisée et enrouée que jamais, proche de celle de Tom Waits, l’immortel nasillement en plus. Mais elle se marie admirablement bien à l’esprit profondément désabusé des chansons de Time out of mind. Le spectre de sa propre mortalité hante profondément Dylan. Au fur et à mesure qu’il avance en âge, l’idée d’une mort inéluctable travaille intensément l’artiste et influe sur son écriture. Sur le superbe Tryin’ to get to heaven, le ton se fait plaintif. En reproche à une quelconque inconnue jaillie du passé, Dylan dresse un constat amer : When you feel you’ve lost everything you realize you can lose a little more, une bonne raison en soi pour lui de chercher à gagner les cieux. Plus froid, encore plus fataliste, il lorgne la camarde d’un air blasé sur la chanson suivante, où le récit de chaque déconvenue se solde par quelques mots qui reviennent, tel un mantra : It’s not dark yet but it’s getting there…Tout espoir semble s’être évaporé alors que Dylan dépeint l’inéluctable, avec la retenue et la dignité raide qui caractérisent tout gentleman. Prophétique cet album ? On se souviendra que le grandiose Blood on the tracks, impulsif florilège de textes de rupture préfigurait de deux ans le divorce réel de Bob Dylan. Peu après avoir enregistré ce testament funèbre, il manquait de peu d’être emporté par une embolie pulmonaire.

Quelques blues routiers efficaces et moins directement obscurs sont intelligemment placés à divers endroits de l’album (Dirt road bluesou Can’t wait) et permettent de se ressourcer un peu avant de replonger dans les idées noires de Mr Zimmerman. Le très long Highlands clôture l’album. Traînant un peu en longueur, les paroles de ce dernier titre sont cependant des plus intéressantes, sarcastiques (le dialogue tout à fait surréaliste, digne d’une nouvelle de Bukowski, entre Dylan et une admiratrice narcissique et insatisfaite, au fond de quelque bouge imaginaire) et exprimant parfaitement bien l’état d’esprit détaché du monde et indifférent qui caractérise le Dylan d’aujourd’hui.

Sombre, dépressif, génial et si représentatif de l’homme qu’on a l’impression - fausse - qu’il s’y est livré entièrement, Time out of mind est le meilleur travail que Bob Dylan ait réalisé depuis très longtemps, après avoir passé les années 90 à reprendre de vieux standards blues. Par sa pertinence, son évocation sans fard de la réalité, sa prose déçue et fatiguée, et la noirceur envahissante de nombre de ses chansons, il s’agit tout simplement d’une œuvre du calibre de ses plus grands albums. Pour un profane qui apprécierait avant toute chose le côté obscur de la musique, voilà une introduction idéale à l’œuvre d’un des plus grands musiciens du siècle.



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Marc Lenglet





Il y a 11 contribution(s) au forum.

Bob Dylan : "Time out of mind"
(1/7) 11 septembre 2013, par Chris
Bob Dylan : "Time out of mind"
(2/7) 10 janvier 2013, par Jordan
Bob Dylan : "Time out of mind"
(3/7) 9 avril 2011, par Dalya
> Bob Dylan : "Time out of mind"
(4/7) 16 mars 2005, par lkj
> Bob Dylan : "Time out of mind"
(5/7) 14 avril 2004, par Jé
> Bob Dylan : "Time out of mind"
(6/7) 13 avril 2004, par Phil1
> Bob Dylan : "Time out of mind"
(7/7) 13 avril 2004, par Lorenz




Bob Dylan : "Time out of mind"

11 septembre 2013, par Chris [retour au début des forums]

Bob Dylan le mythique ! Très belle collaboration musicale je trouve en tous cas. Christian Pellerin

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Bob Dylan : "Time out of mind"

10 janvier 2013, par Jordan  [retour au début des forums]

That is so nice and fantastic article.I like this whole informative site so much beacuse of so valuable stuff.

Like hairstyles 2013 and bob haircuts .

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Bob Dylan : "Time out of mind"

9 avril 2011, par Dalya [retour au début des forums]

Bob dylan est un maitre en la matière

Chome Tai

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> Bob Dylan : "Time out of mind"

16 mars 2005, par lkj [retour au début des forums]

J’applaudis !

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> Bob Dylan : "Time out of mind"

14 avril 2004, par  [retour au début des forums]

Chronique intéressante, comme d’habitude :-) Mais quid du fameux "Highway 61..." et du merveilleux "Blonde on blonde" ? "Visions of Johanna" et "Desolation Row" méritent à eux seuls une chronique complète !! :-)

Sinon, voici un site qui intéressera les amateurs de Dylan, puisque tous ces textes y sont (remarquablement bien) traduits, parfois commentés, ce qui permet de mesurer tout l’intérêt des textes du Zim.

http://www.bobdylan-fr.com

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> Bob Dylan : "Time out of mind"

13 avril 2004, par Phil1 [retour au début des forums]

Excellent comme d’hab, tu as vraiment du talent Marc.

Mais entre-nous ... t’écoutes souvent Dylan en dehors des "critiques d’albums" ?

Ton coup de patte est toujours un plaisir pour nos yeux

Phil1

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    > Bob Dylan : "Time out of mind"

    13 avril 2004, par Marc Lenglet [retour au début des forums]


    Hé bien oui...autant que je puisse écouter un artiste, vu que par la force des choses, j’élargis autant que possible le champ de ce que j’écoute sans avoir le temps de devenir un fan hardcore de qui que ce soit. Il est tout de même l’un des artistes les plus représentés dans ma discothèque.

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> Bob Dylan : "Time out of mind"

13 avril 2004, par Lorenz [retour au début des forums]

Purée... Classic-Rock (ou ce qu’il en reste) n’a qu’a bien se tenir !

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