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Alice In Chains : "Dirt"
Anatomie de l’enfer

mardi 6 avril 2004, par Marc Lenglet

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Si Nirvana et Pearl Jam ne se sont jamais privés d’exprimer leur mal-être, Alice In Chains y demeurait perpétuellement. Pas d’avenir pour lui en dehors de la souffrance et des ténèbres. Et Dirt, bien que passé un peu plus inaperçu que les monuments comme Nevermind ou Ten, fait incontestablement partie des tableaux les plus réussis de la souffrance universelle.

Alice In Chains est purement et simplement le côté obscur de la scène grunge. On se demanderait presque si la formation de Seattle n’a pas été cataloguée de la sorte un peu abusivement. Certes, les riffs sont plus incisifs que techniques, malgré le jeu assez particulier de Jerry Cantrell, mais tout de même… Leur musique est d’une noirceur et d’un pessimisme tellement effrayant, leur son est si lourd et plombé qu’il y a de quoi se demander si Alice In Chains n’a pas joué le rôle du pont méconnu entre scène metal et scène grunge.

Après deux pistes énervées, assez proche des groupes alternatifs contemporains, l’ambiance de mauvais trip qui règne dans Rain when I die, instillée par les riffs wah-wah glauques et comateux de Jerry Catrell, frappe de plein fouet l’inconscient qui s’attendait à un consensuel réquisitoire grunge sur la tristesse du monde. L’harmonie entre leurs deux voix, écorchée vive pour Staley, hululements lugubres pour Cantrell, épaissit encore la sauce empoisonnée d’Alice In Chains. Le semi-contrôle que Lane Staley semble avoir sur lui-même vole en éclats sur la chanson suivante, Sickman, où l’homme sain qui est en lui hurle sa révolte contre l’héroïne qui le réduit à la servitude. Car tout l’album est dédié, ou du moins profondément influencé par la poudreuse, le Monkey on the back qui règle chaque instant de l’existence de Staley. Le manque de drogue, le plaisir de la drogue, l’attente fiévreuse de la drogue, les pensées induites par la drogue, l’estime de soi régulée par la drogue…tout ce que peut préoccuper à longueur de journée l’accro à la défonce irrécupérable.

Seul le formidable hommage aux vétérans du Vietnam qu’est Rooster l’éloigne un tant soi peu du combat au corps à corps qu’il mène avec ses démons. Cette lourde charge d’artillerie contre l’ingratitude de la nation américaine face à la génération sacrifiée de la fin des années 60 demeure un des morceaux les plus connus du groupe, et également ce qui doit le plus se rapprocher d’une « balade » dans l’esprit d’Alice in Chains. Le Vietnam est bien vite oublié sur Junkhead, où l’on sent clairement la fin de la lutte mentale approcher. Staley y décrit complaisamment l’attente de la dope et la sympathie éprouvée pour le dealer sur le ton de ce qui ressemble beaucoup à une apologie couplée à un gros Fuck adressé à tout ceux qui auraient été assez fous pour tenter de le sortir du marasme. Une prise de position qui a le mérite d’être claire, mais qui déterminera sans doute le destin funeste qu’on lui connaît.

L’album continue à nous faire explorer les sales délires et les pensées cafardeuses de son leader, sur un ton parfois moins grave. Le groove sautillant de God smack ferait presque oublier que le propos, lui, est toujours aussi pessimiste. Même le petit interlude en milieu d’album dépeint de façon macabrement colorée un songe de junkie. On retiendra encore Angry chair, avant de clôturer, pantelant, l’écoute de l’album par sa perle la plus noire : Would ? ou la rage du condamné à mort qui comprend que la partie est perdue pour lui. Impossible de décrire ce qu’on peut ressentir à l’écoute de ce cri de désespoir : il y a fort à parier que chacun y découvrira l’incarnation musicale de ses pires craintes. Une telle absence de lumière et de foi en une hypothétique rédemption ne se retrouve pratiquement que chez Joy Division.

Dirt est un album sinistre, infecté par la dépression et la mort, une vertigineuse plongée dans la dépendance et l’auto-destruction. Le genre d’œuvre pour laquelle il convient de choisir précautionneusement le moment d’écoute, à moins d’éprouver un vif désir de se retrouver propulsé au trente-sixième dessous. Si Nirvana était le sommet grossier et mal taillé du rock du début des années 90, Alice In Chains en était sans nul doute le cœur putréfié. Un album indispensable à tout amateur de rock sombre, avec mention spéciale pour ceux qui trouvent le réconfort dans l’expression de la souffrance d’autrui.



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Marc Lenglet





Il y a 42 contribution(s) au forum.

Alice In Chains : "Dirt"
(1/12) 27 décembre 2008, par Rosa
Alice In Chains : "Dirt"
(2/12) 29 novembre 2006, par Jefferson
Alice In Chains : "Dirt"
(3/12) 12 novembre 2006, par rawman
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(4/12) 13 octobre 2006, par WeDieYoung80’s
> Alice In Chains : "Dirt"
(5/12) 15 juillet 2005
> Alice In Chains : "Dirt"
(6/12) 21 avril 2005, par K.Leigh
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(7/12) 15 mars 2005, par lkj
> Alice In Chains : "Dirt"
(8/12) 4 janvier 2005, par staley
> Alice In Chains : "Dirt"
(9/12) 9 juin 2004, par Gloomkeeper
> Alice In Chains : "Dirt"
(10/12) 25 avril 2004, par matthieu rabeau
> Alice In Chains : "Dirt"
(11/12) 13 avril 2004, par Lorenz
> Alice In Chains : "Dirt"
(12/12) 8 avril 2004, par Ced




Alice In Chains : "Dirt"

27 décembre 2008, par Rosa [retour au début des forums]

Dirt est pour moi un chef d’oeuvre absolu. C’est l’album que j’ai le plus écouté et qui encore aujourd’hui, 13 ans aprés la première écoute (j’avais 23 ans en 93), me tire des larmes de frisson et de plaisir. Les mélodies sont superbes, la voix et les intonations de Layne sont à tomber (Rooster, Down in a hole), ce type est litteralement habité par ce qu’il chante, personne n’a jamais chanté comme ça ! Jamais un album n’a véhiculé autant de beauté, d’émotion venue du tréfond de l’âme, de totale sincérité. AIC reste et demeurera à mes yeux le plus grand groupe de rock au monde. Inégalable !

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Alice In Chains : "Dirt"

29 novembre 2006, par Jefferson [retour au début des forums]

Aah, ben oui, ça, c’est un incontournable. Bel article, il faut le dire. Les ai vu en concert à Gand avec Dirty Three et ça sentait déjà la fin. Mais pour moi, ça figure d’office au même rang que Pearl Jam (de l’époque, plus maintenant). Grand groupe à l’aura particulière, quasi culte, même si dans ce domaine on est loin de Kobain, destin tragique préfiguré par les textes sombres mais au vu des faits, clairvoyant.

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Alice In Chains : "Dirt"

12 novembre 2006, par rawman [retour au début des forums]

L’album Dirt m’a façonné comme d’autres sont façonnés par leur mère, mon album preferé parmi tous !
et je pense que je ne suis pas seul...

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Alice In Chains : "Dirt"

13 octobre 2006, par WeDieYoung80’s [retour au début des forums]

Pour moi, Alice in Chains est un groupe incroyablement génial, possédant à la fois une session rythmique en béton, un guitariste phare et l’une des plus grandes voix des 90’s. Etrange,torturé,lourd,magnifique,mélodieux,glauque, tous ces adjectifs commun à bien des formations se regroupent ici dans un lyrisme macabre, poésie sombre et merveilleuse à la fois.
Toute les chansons d’ AIC sont exellentes et c’est à mon avis un des groupes les plus sous-estimés du rock, presque ignoré sous le règne Ten/Nevermind. Une alchimie rare, un son unique, Alice In Chains est bien l’un des meilleurs groupes au monde.

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> Alice In Chains : "Dirt"

15 juillet 2005 [retour au début des forums]

Alice in chains ,pour moi le meilleur groupe de la scène grunge ( je n’ai jamais aimé nirvana ), peu ou pas connu chez nous, une carrière aussi dramatique que son modèle kobainien .
D’ailleurs, ledit chanteur d’Alice in chains tient la dragée haute à Kurt , et les musiciens sont au top .
Une approche plus heavy, plus sombre aussi du grunge, et c’est cela qui m’a permis d’aprécier ce groupe, membre d’une mouvance que je n’ai pourtant jamais apréciée .

Le groupe pouvant réconcilier hard rock/metal et grunge .

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> Alice In Chains : "Dirt"

21 avril 2005, par K.Leigh [retour au début des forums]

Putain c’est un des meilleurs articles que j’ai lu sur Dirt !
en plus il est écrit en français c’est trop rare de trouver un site français qui n’écorche le nom des membres d’Alice In Chains et ne se trompe pas dans les titres d’album ! franchement bravo, bonne analyse !
c’est trop cool ya plein de gens qui parlent français et qui aiment bien AIC en fait !!! ah ah !!
Waouuuuuuu !!

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> Alice In Chains : "Dirt"

15 mars 2005, par lkj [retour au début des forums]

Décidément je ne suis jamais en accord avec vous.
Enfin pas totalement....enfin en partie du moins.

Bon merde quand même pour Alice in Chains le sommet c’est l’album du même nom en 95 (plus noir et malade y’a pas).Un peu le "Unknown Pleasure" du groupe.

Attention "Dirt" est bon mais reste un disque de Hard Rock un peu trop classique malgrés ses qualités indéniables.

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> Alice In Chains : "Dirt"

4 janvier 2005, par staley [retour au début des forums]

je ne peu que rester emu par cet article ki defini ce groupe si legendaire a mes yeux. Acheter cette album je vous le conseille il est magnifique. Malheureusemen nous ne connaitron pa dotre album car staley a rendu l’ame apres kurt cobain ki je pense nous aimons tous.

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> Alice In Chains : "Dirt"

9 juin 2004, par Gloomkeeper  [retour au début des forums]

Bravo pour cette critique assez complete qui expose bien la vision pessimiste et hantée de cet album coup de coeur que je n’ai pas cessé d’écouter depuis sa sortie chaque fois que je traverse un vide, et paradoxalement cet album et une "dose" de reconfort pour moi, il faut dire que je suis d’une nature assez mélancolique. Toutefois, vous n’avez meme pas parlé du Du chef-d’œuvre de cet album la chanson « down in a hole » qui réussit chaque fois que je l’écoute à me faire couler une petite larme surtout la version unplugged, cette chanson est à la fois terrifiante et merveilleuse, comme la mort.

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> Alice In Chains : "Dirt"

25 avril 2004, par matthieu rabeau [retour au début des forums]

je croie que tout est dit un album difficile d acces hante par la dope et le desespoir un must.g commencez par ecouter la musique puis g lu les paroles...

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> Alice In Chains : "Dirt"

13 avril 2004, par Lorenz [retour au début des forums]

Excellente critique ! Je vais sûrement m’acheter cet album. Rien de tel qu’un bon bol de déprime quand tout va bien.

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> Alice In Chains : "Dirt"

8 avril 2004, par Ced [retour au début des forums]

Ravi de voir une critique aussi "positive" sur un de mes albums de chevet du début des années 90. L’Unplugged qu’ils ont réalisé par la suite vaut également certainement le détour !

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    > Alice In Chains : "Dirt"

    12 octobre 2005 [retour au début des forums]


    Voilà bien encore un de ces albums que je découvre dix ans après leur sortie,
    Je vous avouerais tout de suite que tous les titres ne m’ont pas accroché (peut-etre le recul vient faire sa mauvaise oeuvre).

    Mais les quelques titres auxquels je suis attachés font preuve d’une telle intimité, d’un tel partage de ce romantisme morbide tels que "Down in the hole" ou "rooster", que je n’ai pu resté de marbre face à cette déchéance propre à l’individu et non pas artistique (quoique je ne sais pas qui ecrivait dans le groupe).
    C’est ça, l’expérience du défunt chanteur (dont j’ai oublié le nom honte à moi !) a sans doute influencé la musique, du moins les paroles, ceci dit la conversation avec l’au-délà qu’il nous offre, ses voeux expiatoires, que sais-je encore, restent d’une sensibilité qui touche, et vous feront dire dire que le malheur des uns fait le bonheur des autres.

    Pourtant certains disent (Billy Corgan entre autres) qu’il faut se sentir entre l’enfer et le nirvana pour créer...Créer !

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