Pop-Rock.com



Suicide : "Second album"
Rémission après tentative

mardi 9 mai 2006, par Antonin Serre

DANS LA MEME RUBRIQUE :
Queen : "A kind of magic"
Cabaret Voltaire : "The crackdown"
The Rolling Stones : "Dirty work"
Bernard Lavilliers : "Voleur de feu"
Henry Rollins : "Hot Animal Machine + Drive By Shooting EP"
Kraftwerk : "Computer world"
A-Ha : "Hunting high and low"
John Foxx : "Metamatic"
Section 25 : "The key of dreams"
Bruce Springsteen : "Nebraska"


Cool as Ice ? lis-je en frontispice de l’interview inédite du duo le plus marginal de la scène underground new-yorkaise. Je repose le livret CD en me demandant ce que je pourrais ajouter de mieux pour définir leur musique fluide et veineuse... Cool as Ice, man !

Tout comme Kafka ne posa jamais son cul sur une banquette défoncée d’un vieux taxi jaune, je franchis une nuit d’averse la porte devenue battante du Shadazz Club. Dans un grondement cataleptique scintillant de tout part, je me vis happer par la silhouette d’une « sweet sexy lady » qui se déhanchait le long d’une piste sans étoile. Cette subite immersion libidinale n’avait rien à voir avec toutes ces « fièvres du samedi soir ». Au contraire, c’était un junky de Harlem qui m’avait filé l’adresse sur un bout de ticket de métro me jurant que j’allais rencontrer, là-bas, Lee Bronx et Ella Brooklyn, ses deux parents adoptifs.

Dans l’ombre bleutée du néon, le barman continuait à lustrer impassiblement ses bocks tandis que je m’approchais à reculons à demi trempé. Au bout du comptoir étiré, l’ultime client couvert d’un chapeau en skaï noir méditait au-dessus d’un double whisky.

Le flirt de l’après-midi avait tourné court dans ce grand parc où les coureurs tournent en rond. J’avais du vague à l’âme et une folle envie de m’étreindre. Alors j’étais venu ici chercher du réconfort à gogo...

Un double whisky me fut présenté sur le verglas sans que le barman ne bougeât d’un pouce. Je m’aperçus furtivement qu’il était aveugle, stupéfait à l’idée qu’il pût servir comme un médium. A ce moment précis, l’homme au chapeau se redressa légèrement, laissant apparaître un visage de squelette aux lèvres angéliques. Ses yeux reptiliens s’immobilisèrent sur moi, enflammés :

- « Tu serais pas né peu avant le deuxième choc pétrolier, non ?

- Oui... en 78. » répondis-je.

- Entre deux suicides alors... »

Entre le premier (1977) et le deuxième album de Suicide (1980), leur stridulation électro-punk s’est nettement atténuée au profit d’une jungle plus suave et fiévreuse. Ce qui a pour principale conséquence de laisser libre court aux gimmicks uniques du synthé de Martin Rev et aux éructations vocales jamais égalées d’Alan Vega : la chanson Mr Ray en est le parfait syncrétisme.

Entre deux gorgées, je déglutis. Je voulais me barrer d’ici lorsqu’une main me saisit amicalement. L’homme au chapeau me tendait une cigarette d’entre ses phalanges osseuses et il claqua aussi sec dans ses doigts : un épais rideau rouge s’ouvrit derrière nous et la « sexy lady » revint en poussant un drôle de chariot. Que venait faire un juke-box à roulettes ?

- « Vois-tu, tout l’esprit du rock’n’roll est enfermé dans cette boîte, certains ont voulu rejoindre la matrice par la machine : c’était du SUI-CI-DE ! » me souffla-t-il.

Au total, treize morceaux affinés s’enchaînent dans le tourbillon extatique d’un N.Y. révolu. Partout, l’ombre des années cinquante semble planer comme un rocking-chair nostalgique (l’efficace Be Bop kid ou le slow rétro Sweatheart).

Lors de la réédition du Second album de Suicide, ont été ajoutés le single Dream baby dream et sa face B Radiation, les deux perles finales de l’album. Si la face B s’insère abrupte comme une suite du First album, Dream baby dream est un calice que l’on savoure léthargique dans le tintement d’un purgatoire artificiel qu’on voudrait éternel.

Embrumé par l’alcool, j’allais assister à la résurrection du juke-box. Une première secousse me fit sursauter. Puis un voile magnétique recouvrit peu à peu la salle. Un instant, je crus voir l’homme au chapeau sourire, pendant que la « sexy lady » tournoyait autour du juke-box, avant que je ne songe enfin à m’endormir -forever.

S’il est vain - et somme tout idiot - de savoir qui ont été les premiers électroniciens du rock au cours de ces années laboratoires que furent les seventies, on peut toutefois reconnaître une opposition complémentaire entre Suicide et Kraftwerk. En cela, Alan Vega apporte, outre l’intempérance de ses propos a posteriori, un éclairage intéressant : contrairement à la sophistication quasi-robotique d’une musique de studio faite par des « universitaires », le duo a composé une « musique de rue » qui transpire instinctivement le macadam des avenues et des métropolitains maintes fois foulés en compagnie des Ramones et des New York Dolls.

Les premières démos inédites datant de 1975 (en CD bonus de l’édition limitée) rappellent que la création dite underground n’était pas encore cette formule « Bon Chic Mauvais Genre » qu’elle est devenue mais bien une forme de radicalisation artistique. Malgré un enregistrement garage difficilement audible, on perçoit déjà la mise en boîte expérimentale des albums à venir. En 1980, feu Suicide perdurera à travers la carrière solo du chanteur avec son hit Juke-box baby. Tiens, tiens !

Je ne voulais plus repartir mais la grille s’était déjà refermée sur le club délabré. C’était l’heure de rentrer à l’hôtel Europe. En chemin, je croisais les excentriques et les rageurs. Plus loin, à l’entrée d’une bouche, Super subway comedian m’attendait au petit jour, en homme sandwich. On pouvait lire en caractères gras « N.Y.C, the most beautiful city in the world ».

- « Alors, vous les avez entendus ? me lancerait-il.

- Qui ça ?

- Hey man... les orphelins d’Eddie Cochran ! »



Répondre à cet article

Antonin Serre





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Suicide : "Second album"
(1/1) 10 mai 2006, par Youki Smayas




Suicide : "Second album"

10 mai 2006, par Youki Smayas [retour au début des forums]

Eudeline-Style ...

[Répondre à ce message]