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Laibach : "Let it be"
Revolution

mardi 27 juillet 2010, par Jérôme Delvaux

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Laibach est un groupe de nationalistes slovènes. Mais gardez votre sang froid, braves gens, il n’est pas nécessaire d’alerter SOS Racisme, le MRAX, le Centre pour l’Egalité des Chances, la Ligue des Droits de l’Homme, ResistanceS.be, Charia 4 Belgium, le PS-CDH-Ecolo et la RTBF : en Slovénie, nationalisme n’est absolument pas un gros mot. Pour Laibach, être nationaliste, cela signifie simplement aimer son pays, être attaché à sa culture, ses valeurs, ses traditions, son Histoire, etc. Et non, ce n’est pas sale.

Cette mise en garde semble d’autant plus nécessaire que Laibach a fréquemment été insulté par la presse militante d’Europe occidentale. « Néo-nazis », « fachos » et « d’extrême-droite » sont les qualificatifs injurieux auxquels on les a souvent associés, principalement dans les années 1980 et 90. Mais est-il utile de rappeler que Motörhead, Slayer, Die Krupps et Front 242 ont eu droit – injustement, eux aussi – aux mêmes anathèmes de la part de médias progressistes encore souvent prompts à appliquer une chasse aux sorcières à relents nauséabonds. A la décharge de ces maccarthistes modernes, il faut toutefois préciser que le groupe se plait à alimenter la controverse – ça fait parler les gogos, ça fait vendre – en optant pour une esthétique ambiguë, des déclarations laissant libre court à des interprétations fallacieuses, et surtout le port d’uniformes noirs d’un goût douteux.

Pour les brêles en histoire-géo, il faut aussi ajouter que la Slovénie, petite république balkanique de deux millions d’âmes, n’a gagné son indépendance qu’en 1991. Avant cette date, elle faisait partie de la Yougoslavie et a connu l’horreur du communisme, l’oppression, la guerre civile… La musique de Laibach (traduction allemande de Ljubljana, la capitale historique du pays), groupe qui s’est formé en 1980, s’inscrit donc dans un contexte politique et social pour le moins tendu dont il conviendra de tenir compte lors de toute analyse de son expression artistique.

Comme vous l’aviez sans doute déjà deviné par son titre et sa pochette, Let it be, le disque de 1988 qui nous occupe aujourd’hui, est une reproduction de l’album des Beatles du même nom.
Après Opus Dei, sorti l’année précédente, Let it be est le deuxième album de Laibach à être édité par le célèbre label londonien Mute Records [1], annonciateur pour le groupe d’un rayonnement international et d’un succès allant désormais bien au-delà des Balkans.

Habituée aux reprises décalées depuis plusieurs années, la formation slovène s’attaque cette fois à un très gros morceau. Son objectif est simple : adapter les compositions du disque ultime des Fab Four à la sauce Laibach, curieux mélange de sonorités industrielles, néoclassiques et issues du folklore slave. Voix graves sinistres, chœurs mystiques, synthés vintages et percussions martiales sont donc au menu de cette version slovène d’un des plus grands standards de la pop. Seule ombre au tableau : Let it be, la majestueuse ballade de Paul McCartney qui donne son nom à l’album, ne fait pas partie de la sélection. Est-ce par peur de se vautrer en s’attaquant à une œuvre d’un tel niveau d’excellence, inégalable et insurpassable ? Il s’agit d’une des deux omissions du projet puisque The long and winding road, une autre ballade sublime de McCartney, n’est pas jouée non plus. Même s’il existe sur le disque une plage portant ce titre, on n’y entend deux minutes durant qu’une foule applaudissant de très discrètes instrumentations… Sans doute parce que la reprendre en indus de manière respectueuse était mission impossible.

Car bien qu’issus d’un pays communiste, les membres de la formation sont de parfaits connaisseurs du répertoire des Liverpuldians. La Yougoslavie n’ayant jamais adhéré au Pacte de Varsovie, elle n’était pas un pays hermétique à la culture anglo-saxonne. Que du contraire, depuis la rupture des relations diplomatiques entre Staline et le dictateur Tito, et l’embargo économique décrété par le Kremlin à son encontre qui en a découlé – et qui a été suivi par tout le Bloc de l’Est -, la Yougoslavie n’a eu d’autre choix que de se tourner vers les Etats-Unis et l’Europe. Et donc Coca-Cola, Mickey Mouse, Elvis et les Beatles.

Dejan Knez, le leader et principal arrangeur de Laibach, connaît donc bien la genèse de Let it be. Il sait que l’album devait initialement s’intituler Get back, avant d’être finalement reporté, totalement réarrangé, pourvu d’une production pompeuse de Phil Spector et édité seulement après la séparation du groupe, en 1970. Est-ce ce la raison pour laquelle il réalise une petite entorse à l’ordre du track-listing original de Let it be, à savoir le fait que c’est Get back qui ouvre ici l’album et non Two of us ? Serait-ce sa façon à lui de remettre les choses en place ? On peut le supposer. A moins qu’il ne s’agisse plus prosaïquement d’un choix tactique de la maison de disques, Get back étant l’une des reprises parmi les plus réussies réalisées par les Slovènes dans le cadre de ce projet (et l’on sait que les maisons de disques aiment qu’un CD débute par un single efficace...).
L’orchestration déstructurée, mais aussi la voix du chanteur Milan Fras, menaçante et gutturale à souhait - notoirement une influence majeure de Rammstein -, rendent le morceau méconnaissable. Le quatuor absorbe ce classique de l’usine à tubes McCartney (numéro 1 des charts UK et US durant de longues semaines, en 1969) et le recrache sous la forme d’un mutant difforme et effrayant ayant survécu au goulag ou à dieu sait quelle guerre nucléaire. Du Get back de Macca subsistent au final seulement le texte et la mélodie principale, laquelle est toutefois jouée sur un autre tempo. Ce sera, à peu de choses près, le modus operandi de Laibach tout au long de l’album.

Un seul titre se démarque véritablement de cette façon de faire, et c’est Across the universe. Déjà reprise - et de quelle manière ! - par David Bowie [2], cette superbe ballade signée John Lennon et bourrée de violons spectoriens est cette fois chantée par un chœur féminin sur une orchestration classique minimaliste. Ce moment de douce accalmie permet de souffler entre une relecture décoiffante de I me mine de George Harrison et une version explosive de l’intermède gueulard Dig it.
I me mine, du reste, se détache comme l’une des adaptations les plus abouties du projet. Des voix claires, sur les refrains, répondent aux vocalises diaboliques des couplets. Ambitieux, le morceau se compose de plusieurs segments distincts : des arrangements classieux et des chœurs ésotériques succèdent à des sonorités électroniques sombres semblables à celles utilisées par Front 242 à la même époque [3]. Pour peu qu’on s’y laisse prendre, l’ensemble parvient à recréer l’intensité et le pic émotionnel du titre d’Harrison, ce qui n’est pas anodin.

On peut encore citer le standard folk Maggie Mae, dont les paroles ont été remplacées par celles d’un chant traditionnel allemand de 1912. Mais aussi One after 909, sans doute la plus méconnaissable de toutes, sur laquelle le groupe flirte avec le metal industriel, toutes guitares électriques dehors, et laisse s’échapper au détour d’un couplet le riff de Smoke on the water. Etrange intrus que voilà, mais on l’on s’habitue vite au sens de l’humour décalé de ces nationalistes pinces-sans-rire.

Alors bien sûr, il est permis de trouver cet album grotesque ou immonde, ou simplement de ne pas l’aimer, mais force est de reconnaître que les Slovènes, dans leur genre, ont réussi à rendre un hommage singulier aux Beatles. Les meilleures chansons peuvent être jouées dans tous les styles musicaux sans perdre de leur efficacité, dit-on. C’est ce que Laibach démontre ici en transposant dans son univers industriel radical l’album le plus sous-estimé du meilleur groupe pop de tous les temps. Une seule écoute de leur Let it be suffit à ce qu’il vous soit ensuite impossible de réécouter l’original de la même manière.


[1] Label indépendant fondé en 1978 par Daniel Miller. Découvreur de Depeche Mode, D.A.F., Fad Gadget, Nitzer Ebb et tant d’autres, il a été rachété en 2002 par EMI.

[2] Sur Young Americans, l’album soul de Bowie, en 1975.

[3] Voir le LP Official Version, 1987.



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Jérôme Delvaux





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Laibach : "Let it be"
(1/2) 27 juillet 2010
Laibach : "Let it be"
(2/2) 27 juillet 2010




Laibach : "Let it be"

27 juillet 2010 [retour au début des forums]

C’est ce que Laibach démontre ici en transposant dans son univers industriel radical l’album le plus sous-estimé du meilleur groupe pop de tous les temps.

Le meilleur groupe pop de tous les temps ? Il y a trois semaines tu nous disais que c’était Roxy Music et l’été passé c’était Duran Duran. Est-ce qu’on peut vraiment se fier à ton avis... ? Et d’abord c’est qui, ces Beatles ???

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Laibach : "Let it be"

27 juillet 2010 [retour au début des forums]

Let it be majestueuse ballade inégalable et insurpassable ? Je crois que je préfèrerais encore me taper l’intégrale des Guns ’n’ Roses, c’est dire...

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