Pop-Rock.com



Cabaret Voltaire : "The crackdown"
Dadaïsm begins at home

samedi 28 avril 2007, par Jérôme Delvaux

DANS LA MEME RUBRIQUE :
The Chameleons : "Script of the bridge"
The Bollock Brothers : "The last supper"
Japan : "Gentlemen take polaroids"
The Passage : "Enflame"
Los Jaivas : "Alturas de Macchu Picchu"
Rick Astley : "Whenever you need somebody"
Pixies : "Doolittle"
Arcadia : "So red the rose"
Big Black : "Songs about fucking"
Tin Machine : "Tin Machine"


Il n’est pas simple pour le profane d’appréhender, et a fortiori d’apprécier, dès la première écoute une œuvre aussi complexe et peu orthodoxe que celle de Cabaret Voltaire. Injustement réservé, par la force des choses, aux seuls amateurs de musiques électroniques, industrielles et expérimentales, le groupe de Sheffield s’est pourtant présenté, l’espace de quelques morceaux, sous un jour plus accessible sur l’album The crackdown, en 1983. Avec pour producteur un certain Flood. Celui-là même qui aidera, beaucoup plus tard, Depeche Mode et les Smashing Pumpkins à accoucher de leurs plus belles productions.

Cela peut sembler paradoxal lorsqu’il s’agit d’electro, mais si Cabaret Voltaire peut aujourd’hui s’enorgueillir d’un statut enviable de groupe culte, c’est avant tout grâce au live. Ses tournées européennes avec Joy Division ont fait plus que marquer les esprits. A l’instar des spectateurs qui ont eu la chance d’y assister, les membres du groupe disent garder un souvenir tout particulier de leur concert à Bruxelles en 1980, au mythique Plan K. Et il y a de quoi, car ils y ont fait des émules. Patrick Codenys (pas encore à l’époque l’un des piliers de Front 242) était présent et il en garde un vibrant souvenir. Il parle aujourd’hui encore spontanément de ce concert comme d’un des plus marquants qu’il a vécu en tant que spectateur. En plus d’une influence qu’on devine énorme !

Il faut bien dire que Cabaret Voltaire était alors l’intransigeance même ; un groupe passionné par le mouvement dadaïste et qui entendait bien en appliquer, à sa façon, les recettes à la musique. Les rythmiques étaient binaires, les instrumentations minimalistes et les vocalises agressives. Bref, on voguait très loin de la pop, c’est le moins que l’on puisse dire. Le single Nag Nag Nag, sorti en 1979 chez Rough Trade, se frayera malgré tout une place dans l’inconscient collectif des cold-wavers, tout comme No escape, extrait de l’album Mix up et qui évoque inévitablement du Joy Division en plus electro et en plus barré.

Comme précisé en introduction, The crackdown est un album plus easy listening que les précédentes productions de Richard H. Kirk et Stephen Mallinder. Passé de Mute Records à Some Bizarre, le duo - fraîchement séparé de son troisième larron, Christopher R. Watson - ne renie aucun des fondements de son œuvre, mais adoucit néanmoins le propos. A titre d’exemple, 24-24, qui introduit l’album, sonne nettement moins bruitiste que bien des compositions plus anciennes. Les séquences de synthés, les voix samplées et les percussions se chevauchent harmonieusement, sans agresser l’auditeur, et le chant de Stephen Mallinder se fait plus clair. Seuls quelques bruitages d’inspiration industrielle pourront effrayer les oreilles les plus farouches. Le morceau suivant, In the shadows, est plus apaisé encore. Mallinder y parle plus qu’il ne chante, tandis qu’il joue en boucle une entêtante petite ligne de basse. Sur Animation, Cabaret Voltaire flirte ensuite avec une electro-pop de construction plus classique, tout en renouant avec un chant austère. Just fascination suit un tout autre chemin, avec ses percussions métalliques, ses incessantes ruptures de rythme et son chant lointain, comme déshumanisé. Plus très éloigné des premières productions de Front 242, Why kill time (When you kill yourself ?) adopte ensuite un tempo plus rapide et s’érige, de facto, comme l’un des titres les plus dansants de l’album. Sans grande concurrence, il est vrai, la musique de Cabaret ne revendiquant a priori absolument pas le privilège de remuer les dancefloors. Leur démarche s’inscrit davantage dans la lignée de celle du Velvet Undeground, dans le sens où les musiciens composent et jouent de façon purement instinctive, sans aucun calcul.

Sur Diskono, la voix passée au filtre de Mallinder a quelque chose d’inquiétant qui tranche avec la mélodie, plus popisante. L’instrumental ambiant Haiti, l’éthéré Double vision et le glacial Badge of evil présentent ensuite tous une facette différente de Cabaret Voltaire. Toutes interpellent et peuvent se révéler séduisantes si on prend la peine d’y consacrer le temps et l’intérêt nécessaire. Moscow clôture les débats dans le même esprit novateur et anticonformiste, mais sans vraiment offrir l’apothéose finale qu’on aurait été en droit d’attendre. Un saxophone plaintif y tient le premier rôle, tandis que la voix distordue reste à l’arrière-plan, utilisée comme un instrument parmi d’autres. Cela peut être jouissif si on parvient à rentrer dans le trip des musiciens... et, à n’en point douter, affreusement ennuyeux dans le cas contraire. La remarque vaut pour tout l’album, et sans doute également pour l’entièreté de la discographie des Anglais. Il suffit de voir, même au sein de la communauté electro, comment ils divisent le public, y compris parmi la branche la plus virulente du genre (en gros, tout ce qui va de Throbbing Gristle à Skinny Puppy).

La vérité, c’est qu’en digne précurseur d’un genre nouveau et pour le moins pointu, Cabaret Voltaire a toujours fait face à l’adversité en restant fidèle à ses principes, et s’est donc vu confiner à l’underground. Même s’il lui est parfois arrivé de se montrer moins radical, comme c’est le cas sur cet album, le groupe n’a manifestement jamais véritablement essayé de trouver un écho auprès de ce qu’on appelle communément le grand public, et c’est sans doute là son plus grand mérite.



Répondre à cet article

Jérôme Delvaux





Il y a 3 contribution(s) au forum.

Cabaret Voltaire : "The crackdown"
(1/3) 6 novembre 2007, par Blindvision
Cabaret Voltaire : "The crackdown"
(2/3) 30 mai 2007, par Blindvision
Cabaret Voltaire : "The crackdown"
(3/3) 29 avril 2007, par Youki Smayes




Cabaret Voltaire : "The crackdown"

6 novembre 2007, par Blindvision [retour au début des forums]

A noter que les morceaux "Diskono", "Double vision", "Badge of evil" et "Moscow" ne figuraient pas dans l’édition originale de 1983 et ont été rajoutés à la version CD, ils sont sortis à l’époque dans une édition limitée qui comprenait le LP et un EP contenant ces 4 excellents titres.

[Répondre à ce message]

Cabaret Voltaire : "The crackdown"

30 mai 2007, par Blindvision [retour au début des forums]

"The crackdown" est l’album par lequel les Cabs laissent de coté leurs expérimentations industrielles noisy (à écouter leur terrible "The voice of america" de 1980) pour aller "joyeusement", si j’ose parler ainsi, croiser leur musique mutante avec celle des electro-funker new-yorkais, de leur propre aveu. Le résultat est à la hauteur de l’enjeu, on assiste à l’élaboration, dans leurs laboratoires (les fameux Western Works), d’une dance-music génétiquement modifiée sous perfusion funkisante (la basse groovante à souhait) avec un traitement froid si cher à la coldwave. Un très bon album qui sera suivi des non moins excellents "Micro-phonies" (qui contient "James Brown") et "The convenant, the sword...".

[Répondre à ce message]

Cabaret Voltaire : "The crackdown"

29 avril 2007, par Youki Smayes [retour au début des forums]

Cabaret Voltaire = Tuxedomoon + The Residents.

[Répondre à ce message]