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Bruce Springsteen : "Nebraska" Land of sadness and despair vendredi 11 janvier 2008, par |
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Pas évident de briser une image de star lorsqu’on est arrivé au sommet. Bruce Springsteen eut pourtant cette audace à l’aube des années 80. Peut-être faut-il en chercher la raison dans le fait que le Boss, tout en acceptant avec modestie son statut de musicien et d’entertainer, s’est toujours senti investi d’une certaine mission, celle d’être le porte-parole de l’Amérique invisible et de décrire avec chaleur l’insignifiant, où ce qui est perçu comme tel par l’ensemble de la société. De braquer les caméras, fut-ce pour quelques instants, sur les ouvriers, les flics, les barmen, les employés de bureau... Sur tous les sans-grade anonymes qui se débattent dans leurs problèmes de sans-grade, avec comme seul espoir de se ménager un jour une petite place au soleil.
Nebraska fait figure de père fondateur en ce qui concerne le volet acoustique du parcours de Springsteen. Il est en tout cas le premier album où il démontra qu’il n’était pas qu’une rock-star prête à en découdre avec le public mais également un artiste intègre, libre de choisir le canal par lequel il souhaitait lui livrer ses impressions désabusées sur la Sainte Amérique, quitte à déstabiliser tout le monde au passage et à remettre en question tout le capital sympathie patiemment accumulé. Si aujourd’hui, on est plus ou moins habitué au fait que le Boss alterne big rock et folk dépouillé, il s’agissait d’un véritable coup de bluff en 1982. D’autant plus que, étant alors presque au sommet de sa carrière, l’homme avait énormément à y perdre. Auréolé du succès de ses trois albums précédents, qui l’avaient propulsé à la stratosphère de la scène rock américaine, Bruce Springsteen éprouve le besoin de s’isoler quelques temps, loin du public, de la presse et de son groupe fétiche. Reclus dans sa propriété du New Jersey, il s’attelle à la composition de nouveaux titres, qu’il enregistre sur un simple magnétophone quatre pistes, seulement accompagné de sa guitare et de son harmonica. La maison de disques Columbia le pressant de livrer du nouveau matériel, le Boss accepte de rentrer en studio avec le E-Street Band. Particulièrement fier de ses dernières compositions, Springsteen est déçu par le résultat des sessions d’enregistrement. Craignant que l’énergie rock et le volume sonore de son backing band ne nuisent à la clarté et à l’impact des textes, il parvient à persuader Columbia de privilégier les démos d’origine, brutes et squelettiques, pour l’album à venir. Springsteen devient ainsi l’un des premiers artistes à acter la théorie selon laquelle certaines chansons sont parfois bien plus convaincantes à l’état primitif qu’après avoir été retravaillées en studio. A l’image de sa pochette, Nebraska est un album sombre, une œuvre qui rôde perpétuellement entre chien et loup, entre un défaitisme total et d’infimes lueurs d’espoirs disséminées parcimonieusement au gré des mini-récits ("Everything dies, baby that’s a fact / But maybe everything that dies some day comes back", refrain d’Atlantic City : accrochez vous, plus débordant d’espoir que ça, ce sera difficile à dénicher !). Nebraska, la chanson, première parmi ces ballades minimalistes qui vont s’échelonner durant quarante minutes, prend la forme d’une narration à la première personne du road movie meurtrier de Charles Starkweather, un psychopathe responsable de la mort de onze personnes dans le Midwest de la fin des années 50. Paisible et réduite au strict minimum instrumental, Nebraska n’en rend la folie ordinaire de Starkweather que plus dérangeante. Deuxième plage de l’album, Atlantic City est sans doute le titre le plus populaire de Nebraska puisqu’il donna même lieu à un vidéo-clip. Plus entraînante que les autres morceaux, son sujet n’en est pas moins tout aussi glauque puisque Springsteen y dépeint le destin brisé d’un homme qui, pour conjurer la déveine, rend de menus services à la pègre de cette cité balnéaire alors gangrénée par la décadence. La mort guette bien évidemment au bout de cette voie sans issue. Rien qu’avec ces deux titres, le décor est planté : Nebraska sera placé sous la signe de la sinistrose, de la déchéance de tous ceux pour qui le rêve américain a viré au cauchemar à un moment ou un autre du parcours. On n’a jamais été aussi éloigné de l’optimisme adolescent d’un Born to run que sur cette réalisation ténébreuse. On continue dans les instantanés cafardeux avec Highway patrolman, l’histoire d’un honnête flic déchiré entre le devoir et la loi du sang alors que le meurtrier qu’il poursuit n’est autre que son propre frère, ou encore State trooper et ses nombreux clins d’œil au Frankie Teardrop de Suicide. Springsteen se substitue parfois à l’un des personnages, chantant l’humiliation de ne pouvoir accéder aux biens de consommation courant (Used cars) ou les regrets de n’avoir pas su renouer les liens à temps (My father’s house). Phare au milieu des ténèbres, le gentiment rock’n roll Open all night renoue avec une appréciation plus enjouée de la vie quotidienne des classes laborieuses, tandis que Reasons to believe insiste sur l’espoir qui subsiste, qui devrait subsister en tout cas au cœur des situations les plus déprimantes. Il est aussi à noter qu’à la base, c’est pour Nebraska que fut élaboré la fameuse Born in the USA, qui devait finalement échouer sur l’album du même nom deux ans plus tard. Si ce succès au synthé conquérant permit au Boss de vendre quinze millions d’exemplaires de l’album rien qu’aux Etats-Unis, il aurait thématiquement été davantage à sa place en version dénudée sur ce Nebraska, tant il est on ne peut plus éloigner de l’hymne patriotique positif pour lequel on l’a stupidement pris. Difficile « d’aimer » Nebraska instinctivement. Voilà un album qui n’est pas de ceux qui se préoccupent de livrer des mélodies accrocheuses ou un quelconque sentiment de satisfaction dès la première écoute. L’écoute attentive de petits récits contés par Springsteen confère néanmoins un sentiment d’adéquation parfait entre la cruauté permanente de ces vies américaines ordinaires et l’instrumentation austère qui les accompagne. Depuis lors, Springsteen s’est évidemment réessayé avec succès à ce mode de composition mais aucun parmi ces albums ne devait retrouver l’ambiance crépusculaire et dénuée d’espoir qui caractérise Nebraska. Riche, réfléchi mais aussi déstabilisant et dissimulateur, Nebraska reste sans nul doute le plus difficile à apprécier des albums du Boss. |
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