Pop-Rock.com



Tri Yann : "La découverte ou l’ignorance"
Frédéric Mitterrand va pas m’aider sur ce coup-là...

mardi 22 mars 2011, par Vincent Ouslati

DANS LA MEME RUBRIQUE :
Nico : "The end"
Deep Purple : "Machine Head"
Japan : "Obscure alternatives"
Joni Mitchell : "The hissing of summer lawns"
Emerson, Lake & Palmer : "Tarkus"
Suicide : "Suicide"
Kevin Ayers, John Cale, Brian Eno & Nico : "June 1, 1974"
T.Rex : "Electric warrior"
The Stooges : "Fun house"
The Who : "Quadrophenia"


De Tri Yann, je n’avais que le premier album, Tri Yann an Naoned (les trois Jean de Nantes) qui fut usé en cassette puis dûment échangé par un CD lorsque la bande accusa de graves signes de faiblesse. Les voir en concert aux confins des années 90 à l’Olympia fut un grand moment de couleurs et d’ambiance. Le public semblait reconnaître en cette joyeuse troupe à costumes pittoresques de vieux compagnons de route. Une communion, un partage de valeurs auxquels je ne saisissais pour ma part strictement rien du haut de mes dix et quelques années, mais ça me plaisait.

Cette escapade dans les méandres bretonnants m’amena plus tard à découvrir leurs œuvres des années 70, et notamment La découverte ou l’ignorance.
En 1976, les compères restaient encore dans des reprises de thèmes traditionnels, dont le fameux La jument de Michao, qui sera mis à tous les jus lors des concerts et provoquera un égal engouement. La découverte ou l’ignorance n’est en cela qu’un support pour quelques classiques de plus et je lui préfère pour ma part An heol a zo glaz - Le soleil est vert de 1981, voire le premier.

Mais il y a un titre qui fait que cet album diffère des autres, ce n’est même pas une chanson, c’est un discours, lu par Jean-louis Jossic, et provenant d’un manifeste du journaliste/écrivain Morvan Lebesque. Ce texte conclusif se parait d’un beau manifeste, fondateur et apaisé. Il n’y est pas question de sang impur, pas non plus d’oppression étatique contre le pauvre Nantais, il y est question d’accepter selon son bon vouloir son identité, ou de la refuser, sans heurts et sans démarche obligatoire. "La Bretagne n’a pas de papiers" dit-il.
Une belle lettre, que j’appréciais comme telle, sans y voir autrement plus de malice. Jusqu’au jour où je pris connaissance du passif de son auteur ou du moins de ses activités dans un temps précis. Je découvre ces faits (pas compliqués c’est dans Wikipédia…) et je voudrais l’ignorer, mais c’est désormais pas bien évident.

Morvan Lebesque écrira durant la guerre pour une feuille de choux bretonne clairement pro-nazie, il s’en expliquera sur le tard en invoquant sa jeunesse et le fait qu’il aurait courageusement déserté le journal au bout de douze jours... Il survivra pourtant à Paris dès 1940 en tant que pigiste dans le torche-cul collabo « Je suis partout » de Robert Brasillach aux cotés d’autres messieurs dont les écrivains Georges Blond et René Barjavel, ou le monarchiste Jean de la Varende ("monarchiste" étant le qualificatif le moins sale que l’on puisse lui apposer...).
Jean-Louis Jossic devra d’ailleurs admettre la gêne occasionnée par les activités passées de Morvan, reconnaissant que le fier défenseur de la culture bretonne présentait quelques aspérités dans son curriculum. Et ma bête chronique d’un petit album de Tri Yann dérive vers l’Histoire. Ce n’était pas prévu, je n’ai fait qu’assouvir ma curiosité concernant l’auteur de ce texte conclusif fort touchant et paf, le scoop… Puis-je alors rabaisser cet album à quelques machins traditionnels et à un texte à l’auteur douteux ?

Non, ce serait irrévérencieux, car Tri Yann a suffisamment roulé sa bosse en tous sens pour faire les frais, au crépuscule de son existence d’un procès en sorcellerie. L’apport du texte de Lebesque, et sa démarche générale concernant la reconnaissance si ce n’est d’une nation, du moins d’un esprit breton, je le garde comme un bel hommage, tentant d’éluder le questionnement.

Mais défendre ce texte, est-ce défendre son auteur ? J’adule Louis-Ferdinand Céline, l’écrivain, tout en connaissant le contenu de son Bagatelles pour un massacre, je reconnais la grandeur d’un Victor Hugo, mais ne peut occulter son cachetonnage insensé et ses retournements de veste d’une rapidité toute olympique. Et puis combien d’auteurs sur lesquels placarder interdits et avertissements, Paul Valéry, Apollinaire, Baudelaire, loin de prudes et saints conteurs d’histoires, ce sont des vies sales et troubles, des aventuriers, des voleurs, aux mœurs dégueulasses et aux opinions trop libres, n’allons pas conter nouvellement Sade ou les escroqueries de Miguel de Cervantès, ces héros de la plume n’occultent pas totalement quelques boulets pesants.
Est-il salubre de juger les auteurs, de juger la littérature, les écrits ? N’est-il pas dangereux d’apposer des stickers sur l’art, de jauger la poésie sur l’échelle de la bienséance ? Si l’on conservait des grands auteurs uniquement les vertueux (et selon des critères drastiques), le seul prétendant convenable ne pourrait être qu’Henri Dès...

Défendre Lebesque, certainement pas, pas mon boulot, pas mon souci non plus, et on ne peut lui attribuer une importance équivalente aux quelques exemples précédents. Mais la question que Tri Yann posait en 1976 prend alors un tout autre sens…
J’aurais ignoré, je garderais toujours pour ce disque une estime émue, quelques envies de se faire mouvoir des petits doigts dans des rondes frénétiques, un petit album sympathique pour un public de connaisseurs et d’adeptes du genre. Mais je découvre et admets alors cette pointe de gêne, ce goût un peu nauséeux dans la gorge, alors non décidément je n’écouterai plus jamais ce petit album comme avant. Comme le dit Lebesque en fin de son manifeste, A chacun, l’âge venu, la découverte, ou l’ignorance...



Répondre à cet article

Vincent Ouslati





Il y a 85 contribution(s) au forum.

Tri Yann : "La découverte ou l’ignorance"
(1/2) 1er juin 2013, par Swager
Tri Yann : "La découverte ou l’ignorance"
(2/2) 29 mars 2011, par Walter




Tri Yann : "La découverte ou l’ignorance"

1er juin 2013, par Swager [retour au début des forums]

hique pour un public de connaisseurs et d’adeptes du genre. Mais je décou
00m-660 exam
1z0-151 exam
1z0-456 exam

[Répondre à ce message]

Tri Yann : "La découverte ou l’ignorance"

29 mars 2011, par Walter [retour au début des forums]

Tri Yann, qui doit en être à sa 35e année, est un groupe passionnant, sur scène comm sur disque. Leurs deux derniers albums, invraisemblablement sous-médiatisés ("Marines" et "Abysses"), sont superbes, et leurs concerts sont toujours de grands moments.

[Répondre à ce message]