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The Residents : "Meet The Residents"
Le culte du secret

jeudi 20 mai 2010, par Jérôme Delvaux

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The Residents reste l’un des plus grands mystères de l’histoire de la musique, après le contenu de la petite culotte d’Amanda Lear. Originaire, selon sa bio officielle, de Shreveport, la troisième métropole de Louisiane, dans le Sud des Etats-Unis, cette singulière formation a sorti son premier album, Meet The Residents, en 1974. Si sa pochette détourne gentiment celle du deuxième opus des quatre de Liverpool, Meet The Beatles, la musique que le disque renferme n’a absolument rien à voir avec la pop à succès des Fab Four.

Et c’est le moins que l’on puisse dire. Tout au long de l’écoute de ce premier LP, l’adjectif qui vient le plus souvent à l’esprit n’est autre que « bizarre ». Bizarre, cette musique l’est assurément, et peu d’autres mots semblent plus à même de la définir avec autant de justesse. Nous sommes ici en présence d’une œuvre underground expérimentale d’avant-garde ou se mêlent bruitisme, surréalisme, cabaret burlesque et emprunts au jazz (inévitables pour un groupe venu de Louisiane). Ne cherchez pas de morceaux correspondant à la structure habituelle couplet/refain/couplet d’une chanson pop/rock, car il n’y en a pas. Les Residents osent tout et n’importe quoi, même les arrangements les plus biscornus. Tout au long des douze plages que compte l’album, ils mettent en présence bruits divers, voix nasillardes ou chœurs enjoués, cris déments, percussions cacophoniques, piano amélodique, effets électroniques futuristes... Et puis ces cuivres presque ésotériques qui semblent tout droit sortis d’une fanfare de majorettes sans visage ; c’est peu dire que les créations des Residents laissent libre cours à l’imagination… Pour peu, elles feraient passer Can pour un groupe de rock conventionnel. Et White light/White heat pour un disque facile d’accès par le commun des mortels. La « reprise » iconoclaste de These boots are made for walkin’ de Nancy Sinatra, minimaliste, décalée, hallucinée, méconnaissable, suffit à planter le décor : ces mecs sont dingues. Le fait que l’album soit sorti un premier avril ne semble d’ailleurs pas être un hasard : Meet The Residents a tout d’une blague.

Après avoir quitté la Louisiane pour San Francisco, toujours selon leur bio officielle, les quatre musiciens (s’ils sont vraiment quatre, ce qui n’est pas certain du tout), commencent à bidouiller des sons en 1969. Trois ans plus tard, lorsqu’ils se décident à se mettre en quête d’une maison de disques, ils se contentent de glisser leur cassette démo sous enveloppe et de l’envoyer aux labels sans y adjoindre aucun écrit - déjà ce goût du mystère. Au dos du pli ne figure même pas le nom de l’expéditeur, mais simplement deux lignes : l’adresse de leur studio. Warner Bros., le premier (gros) label intéressé, n’a donc d’autre choix que d’adresser un courrier aux résidents du lieu en question. Le nom du projet viendrait de là, comme un accident heureux... Leurs exigences en termes de liberté artistique sont toutefois telles qu’un accord ne peut pas être trouvé avec la Warner, ni avec aucune autre structure, et le groupe finit par se résigner à sortir le disque lui-même. Il le fait via Ralph Records, son propre label, fondé pour l’occasion.

Quant à l’identité des Residents, elle reste aujourd’hui encore, après plus de quarante ans de carrière, un secret jalousement gardé. Ils ne donnent pas d’interviews (ou y délèguent un porte-parole), apparaissent sur scène masqués et sont crédités, sur disque, de pseudos en clin d’œil aux Beatles : John Crawfish, Paul McCrawfish, George Crawfish et Ringo Starfish (ha ha). On n’en saura pas plus, d’autant que chaque fois qu’un journaliste croit connaître le nom d’un des protagonistes du projet (la rumeur cite David Bowie et Brian Eno), l’information est immédiatement démentie. L’hypothèse la plus probable, au vu de leur longévité et de leur prolixité, est qu’il s’agisse d’un collectif d’artistes dont les membres, venus de courants différents, sont interchangeables.

Mais trêve de supputations, revenons en 1974. C’est finalement sans grande surprise que Meet The Residents passe totalement inaperçu à sa sortie. Il s’en écoule, selon les sources, entre cinquante et cent exemplaires la première année. Le groupe distribue surtout le disque gratuitement, notamment en l’envoyant à des personnalités comme Frank Zappa - un de ses modèles avoués -, le management des Beatles, et même, parait-il, le Président Richard Nixon. Ce n’est que bien plus tard qu’il obtiendra un statut culte et la reconnaissance d’artistes issus de genres alternatifs comme que le noise-rock, la no-wave, le punk et l’indie en général. Mike Patton, le groupe Primus et, plus récemment, Animal Collective, le citent aujourd’hui en exemple. Enfin, quand la pochette leur passe dans les mains, l’on dit que les ex-Beatles eux-mêmes tombent sous le charme, si pas de l’album, au moins la manière dont leur photo y est détournée (au contraire de EMI, qui y voit matière à scandale et poursuites...).

Malgré son flop retentissant, ce premier essai aussi perturbant qu’inclassable sera suivi de près d’une cinquantaine (!) d’autres albums. Aujourd’hui, pour faire simple, The Residents est un groupe dont à peu près tout le monde a entendu parler mais que peu de gens ont vraiment écouté. Vous procurer ce disque, ou un des suivants (au hasard : le très controversé The Third Reich’n’ Roll et ses massacres de classiques du rock), est sans doute une expérience à tenter avant de mourir. Plus par curiosité qu’autre chose, car il faudrait quand même être solidement allumé pour écouter ça à longueur de journée…



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Jérôme Delvaux





Il y a 2 contribution(s) au forum.

The Residents : "Meet The Residents"
(1/2) 22 mai 2010, par Walter B.
The Residents : "Meet The Residents"
(2/2) 20 mai 2010, par Boris Ryczek




The Residents : "Meet The Residents"

22 mai 2010, par Walter B. [retour au début des forums]

Cet album-là reste quand même très écoutable par rapport à d’autres qu’ils ont pu sortir plus tard !

Certes, c’est grinçant et ça part un peu dans tous les sens mais bon... C’est bourré de mélodies quand-même, les morceaux développent généralement chacun une idée sans en déraper, même si les arrangements sont indéniablement fait pour brouiller les pistes, ne se gênent pas pour partir dans le dissonant.

Il faut se rappeler aussi qu’à l’époque, le psychédélisme avait commencé à foutre en l’air les structures des chansons rock, pop depuis déjà quelques années de façon bien publique (Revolver des Beatles date de 66, Sergeant Pepper de l’année d’après, Zappa avait déjà sorti pas mal de chose, le krautrock de Can, Amon Düül II ou Kluster/Cluster étaient passés par là...) et généralement la musique avait bien explosé, que ce soit dans le jazz (Sun Ra, les premiers Miles Davis électriques, tout le free - l’expression ’free-jazz" a quand-même vu le jour en 1959...), dans le rock, donc, dans le funk et la soul même, avec Sly Stone e tsurtout toute la bande Parliament-Funkadelic, juste après, qui e se gênait pas pour triturer le son et faire exploser les genres censément hermétiques, scellés.

Et je ne parle même pas de tout ce qui s’est passé entre temps ! ... Et qui fait qu’aujourd’hui, j’ai du mal à concevoir qu’on le trouve inaudible, encore.

...

Par ailleurs, je les ai vu dimanche dernier à Lyon (ils ne sont plus que 3 sur scène, au fait...) et vu l’état dans lequel m’a mis le concert (c’était à la fois très pop et complètement flippant - en gros, deux heures à raconter à chacun, dans le public, qu’il allait crever tôt ou tard, le tout sous formes de chanson perverties, certes, mais de chansons quand-même, avec des airs qui se fichent dans la tête, et tout...), je me dis de plus en plus que ce groupe est loin d’être une simple blague.

...

Du coup je me réécoute ’Meets...’ tiens, à l’instant.

Là, y’a une guitare wha qui tourne funky - ça s’appelle Infant Tango.

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The Residents : "Meet The Residents"

20 mai 2010, par Boris Ryczek [retour au début des forums]

Le plus "commercial" des albums des Residents est réputé être Eskimo, faux disque ethnographique sur ce peuple du grand froid. On y entend des bandes passées à l’envers censées évoquées les exorcismes du chaman, le soir sous l’igloo, des flûtes utilisées pour la chasse au morse...

Complètement d’accord avec JD, ces types sont dingues, mais il faut tenter l’expérience avant de mourir !

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