Pop-Rock.com



Suicide : "Suicide"
Le sommet du malsain !

lundi 7 juillet 2003, par Marc Lenglet

DANS LA MEME RUBRIQUE :
Genesis : "The lamb lies down on Broadway"
Queen : "Queen"
Ramones : "Rocket to Russia"
David Bowie : "Young Americans"
Bryan Ferry : "These foolish things"
The Stooges : "Fun house"
Roxy Music : "Roxy Music"
Led Zeppelin : "IV"
Deep Purple : "Stormbringer"
Kraftwerk : "Trans-Europe Express"


Un des véritables pères fondateurs de la musique électronique, Suicide a sans doute été le groupe le plus mal aimé de son époque, et même aujourd’hui, il est difficile, en dépit de leur indéniable stature de précurseur, d’apprécier leur musique autrement qu’intellectuellement.

Punks dans l’esprit et dans la manière d’agir, Alan Vega et Martin Rev terminaient généralement leurs concerts sous les huées et les projectiles divers d’un public convaincu qu’on se foutait de lui. Alors que les Sex Pistols vomissaient leur hargne aveugle en plaquant accords vaseux sur riff pourri et que les Clash exploraient la world music en appelant à la révolution, Suicide déclamait ses petites comptines de mort et de déchéance, accompagné du synthé le plus sous-employé de l’histoire de la musique : des beats étouffés, un tempo rapide et obsédant et de petits jingles mortuaires qui troublent la précision mécanique de la rythmique. Et derrière ce grondement sourd et malsain, une voix, celle d’Alan Vega. La voix fiévreuse d’un homme au bord de la folie. Une voix trop rapide et trop hachée par moments, trop faible et trop désespérée à d’autres. Une sorte de renoncement à l’existence, et un cynisme presque trop nerveux pour être pleinement assumé.

Ghost rider serait une charmante mélodie pop, si cette absence définitive de lumière sonore ne révélait pas subitement la nature squelettique et inhumaine du conducteur fantôme. Cheree serait une chanson d’amour ? Peut être, si ce n’est que l’objet du désir de Vega semble morte et partiellement décomposée, et que l’ode semble celle d’un fou veillant obstinément un cadavre. Quel que soit le thème choisi, Suicide semble bel et bien disposer du pouvoir de putréfier tout ce qu’il touche. Le sommet de la détresse semble atteint sur Frankie teardrop, vertigineuse plongée de 10 minutes dans la folie et la violence, sur une ligne de basse binaire et lancinante qui semble ne jamais devoir cesser. Lorsque Frankie abat sa femme et ses enfants, c’est un millier de voix qui semble hurler de façon désincarnée avec Vega.

Ce calvaire mental, placé en fin d’album, semble n’avoir comme objectif que d’asséner un coup de grâce définitif à l’humain passablement ébranlé qui a tenu jusque-là. Car on ne ressort pas indemne d’une écoute de Suicide. Au mieux, prédomineront un sentiment d’incompréhension, une vague impression de malaise, et une fermeture sécuritaire des canaux d’assimilation sonore. Mais un dégoût prononcé, une négation psychologique de ce qu’on vient d’entendre, et jusqu’à une répulsion physique peuvent également survenir. Masochistes de tous bords, intellectuels torturés ou âmes intrépides, je ne saurais pourtant que trop vous conseiller de renouveler l’expérience, à intervalles assez espacées. Vous constaterez, si vos défenses psychiques ne se ferment pas immédiatement face à l’agression, que bien loin d’être limitée et simpliste, la musique de Suicide est soigneusement travaillée pour susciter ce genre de réaction et d’émotions et que, sous le dénuement apparent, se cache un des disques les plus sombres de tous les temps.



Répondre à cet article

Marc Lenglet





Il y a 7 contribution(s) au forum.

Suicide : "Suicide"
(1/5) 23 juillet 2008, par Dan
Suicide : "Suicide"
(2/5) 1er octobre 2005
> Suicide : "Suicide"
(3/5) 20 juin 2005, par lkj
> Suicide : "Suicide"
(4/5) 30 août 2004, par joanny
> Suicide : "Suicide"
(5/5) 19 janvier 2004, par Jé




Suicide : "Suicide"

23 juillet 2008, par Dan [retour au début des forums]

Indubitablement, cet album est, par son audace et le caractère révoluitionnaire de sa formule, l’un des plus importants de la musique électronique et de la musique tout court. L’influence de Suicide est encore et toujours durablement présente dans des styles musicaux pas forcément dans sa lignée (toutefois pas aussi élargie que celle, par exemple, de Kraftwerk). Mais pour ce qu’ils ont fait, à deux, et bien avant les facilités des softwares modernes, les Suicide avaient des cojones qu’on chercherait en vain dans (ou chez) 99% des groupes de l’époque, et même après. De la musique habitée, par des obsessions, par de la folie, par un désespoir palpable, mais habitée de façon dense, vivante, intense, et qui fatalement insupporte très vite l’auditeur moyen gavé et endormi au ronronnement paisible et sans remous des clichés éculés du rock anglo-saxon.

[Répondre à ce message]

Suicide : "Suicide"

1er octobre 2005 [retour au début des forums]

"Punks dans l’esprit et dans la manière d’agir, Alan Vega et Martin Rev terminaient généralement leurs concerts sous les huées et les projectiles divers d’un public convaincu qu’on se foutait de lui"...

Finalement, Suicide et Didier Super, même combat...

[Répondre à ce message]

> Suicide : "Suicide"

20 juin 2005, par lkj [retour au début des forums]

A quand Suicide au Dour kids ?

Allez sans déconner ce disque est un choc.On ne l’écoute pas forcément tout les jours mais que c’est bon.

[Répondre à ce message]

> Suicide : "Suicide"

30 août 2004, par joanny [retour au début des forums]

Suite au livre "31 songs" de Nick Hornbry, j’ai essayé d’écouter Frankie Teardrop. J’ai tenu 2 minutes 18...

[Répondre à ce message]

> Suicide : "Suicide"

19 janvier 2004, par  [retour au début des forums]

Votre excellente chronique (à laquelle je ne vois rien de plus à ajouter) m’a convaincu de me procurer la galette en question. Je n’ai pas été déçu : pas question de réécouter "Frankie Teardrop" sans une boîte de Xanax à portée de main. Objectif atteint : merci Suicide et Marc Lenglet.

[Répondre à ce message]

    > Suicide : "Suicide"

    29 octobre 2006, par suedehead72 [retour au début des forums]


    -  ??-%¸-r un morceau qui a mon avis est l un des morceaux les plus poignant depuis ....heu... tres tres longtemps !!! "cheree"sur suicide beau tout simplement !!!et un peu angoissant ,le disque que l on ecoute un dimanche matin de novembre,seul ,triste et le regard perdus mais en fin de compte on se sent bien !!! ouai !! vachement bien meme en ecoutant "ghost rider" dans le metro ,putain on se sent le maitre du monde bref un grand disque qui a influencé plus tard tellement de monde !!!! signé clement70s

    [Répondre à ce message]

      > Suicide : "Suicide"

      22 janvier 2007 [retour au début des forums]


      C’est toujours avec un grand plaisir que j’écoute l’intégralité de l’album de Suicide. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ceux qui craque au bout de 3 minutes de Frankieteardrops. Persévérez et laissez vous aller. Vous apprécierez l’intensité de ces vibrations dyonisiaques, de ces relants lancinants et destructeurs, de ces jouissances exutoires et chaotiques. Rien que du noir et du lugubre éclairé par la lumière du génie.

      Nourri aux Velvet, à Kraftwerk, à Slade Alive depuis ma plus tendre enfance, je conçoit la noirceur des textes et le dégoût qu’il peut générer. Néanmoins, ce disque à la capacité de nous emporter et de nous faire basculer hors de la réalité. Il est sublime et envoutant. Le chanteur nous poignarde si sensuellement, nous perfore de sa voix acidement colorée, nous introduit dans le monde diaphane des zombies, des drogués et de tout les alcooliques où rien n’a de fin, où le monde n’est que vapeur allucinatoire.
      Quel plaisir à se plonger dans ces chants éthériques, ces rythmes finement tranchés à la lame de rasoir, cette atmosphère pesante qui écrase le joug de votre quotidient et vous conduit à la libération extatique. Suave et sensuellement abrasif cet album embaume l’atmosphère de la frangance des sueurs rances ruisselant sur des corps jouissants d’être perdus dans leurs souffrances et s’adonnant dans un dernier et sordide effort aux vicieux plaisirs de la vie.

      Je ne vois actuellement qu’une attitude et qu’un style se rapprochant de cette profondeur et de cette terrible douleur dans la chanson, celui de Thom Yorke dans certains de ces lives acoustiques, Fog lors de Music Planet 2 Nite et sa dernière apparition au remise des Mercury Awards et peut-être les deuxièmes et troisièmes albums de Sigur Ros.
      Sombrer dans la mélancolie n’est que louer par contrastre les beautés perdues de notre monde.
      Quelle puissance et vitalité que celle de la folie si apre et si démente, que cette moiteur vocale qui transperce le voile de Maya. Ahhhh, Schopenhauer et la musique.
      Une ambiance de bordelle que l’on aimerait vivre dans Ma Mère de Georges Bataille.

      [Répondre à ce message]