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Roxy Music : "Stranded"
Sex, drugs and glamourous rock’n’roll

vendredi 3 octobre 2008, par Jérôme Delvaux

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Rares sont les groupes qui se réveillent complètement indemnes du départ d’un de leurs membres fondateurs. En effet, ne dit-on pas qu’il y a un avant et un après Brian Jones chez les Rolling Stones ? Chez Roxy Music, ça ne change pas grand-chose puisque Bryan Ferry écrit tout, compose tout, décide tout et ne voit en ses comparses que de simples exécutants au service de son génie. Stranded, sorti en 1973, quelques mois à peine après le départ de Brian Eno, le confirme joliment. Comme libéré par l’absence de son encombrant frère/ennemi à plumes noires, Bryan Ferry livrait avec ce disque un troisième chef-d’œuvre en moins de deux ans. Et à nouveau avec ce déconcertant sentiment de facilité.

Avoir réussi à faire cohabiter le temps de deux albums l’ego de Brian Eno avec celui d’un monstre de mégalomanie comme Bryan Ferry, cela tient déjà de l’exploit. Leurs visions artistiques, diamétralement opposées, n’étaient pas conciliables sur le long terme. Eno décida donc assez logiquement de poursuivre la route de son côté, dans une veine plus expérimentale. Bien lui en prit puisque sa carrière solo, entamée dès 1973 avec Here come the warm jets, regorge de petites merveilles.

Le départ d’Eno n’était de toute façon pas la première modification du line-up de Roxy Music, le bassiste Graham Simpson (pourtant lui aussi un membre fondateur) ayant déjà été éjecté peu après la sortie du premier album. Après un intérim assuré par John Porter pour l’enregistrement de For your pleasure, début 1973, c’est Johnny Gustafson qui tient la guitare basse sur Stranded, sans toutefois être officiellement intronisé membre du groupe. Au contraire d’Eddie Jobson, claviériste et violoniste prodige de 18 ans, dont l’intronisation a tout d’un « personne n’est irremplaçables, tocard ! » à l’adresse d’Eno. Eddie Jobson, qui fera plus tard partie du groupe de Frank Zappa, était déjà un membre de la famille puisqu’il avait participé à l’enregistrement du premier album solo de Bryan Ferry, These foolish things, quelques mois plus tôt. Hé oui, on peut dire qu’il était foutrement prolifique, le père Ferry, en ce temps-là, avec quatre albums (trois de Roxy et un solo) en l’espace de deux années... Et quelle inspiration ! Un peu à l’image de David Bowie à pareil moment, le chanteur et ses sbires faisaient rimer quantité et qualité. Et sans nous reservir deux fois la même soupe car, comme Ferry le disait en interviews à l’époque, « si c’est pour refaire deux fois la même chose, autant arrêter la musique ».

Véritable maître, il a mis au point une technique de création pour le moins originale. On raconte en effet qu’il rassemblait les musiciens en studio et leur jouait ses nouvelles compositions au piano, sans chanter. Il livrait l’ossature du morceau et demandait ensuite à ses compères d’improviser des parties originales sur cette base. Il avait déjà écrit les paroles mais refusait de les dévoiler, pas plus que le titre de la chanson. Un instrumental prenait progressivement forme jusqu’à ce que le maestro, qui dirigeait la manœuvre avec autorité, soit satisfait du résultat et se décide à y ajouter le chant. Le producteur (ici, Chris Thomas) était soigneusement tenu à distance de cette démarche ; il était en fait prié de rester sagement assis derrière sa console et de s’en tenir à ça.

Avec le départ de cette forte tête d’Eno, Bryan Ferry a pu accroître encore un peu son autorité sur les autres membres du groupe. Phil Manzanera et Andy Mackay, respectivement guitariste et saxophoniste, ont toutefois profité de certaines brèches laissées par l’extravagant Eno pour prendre du galon. C’est désormais eux qui prennent en charge l’aspect « traitement des sons » et autres bidouillages chers à Eno. Mieux que ça, leur input en phase de composition est tel que l’un et l’autre parviennent, pour la toute première fois, à être crédités comme co-auteurs d’un titre : Amazona pour Manzanera et A song for Europe pour Mackay. Et quels titres ! Amazona est l’un de ces collages arty de plusieurs chansons qui auraient toutes pu avoir une vie de son côté. En l’espace de quatre minutes, on passe ainsi d’un morceau pop mid-tempo à une ballade hallucinée, puis à une déferlante électrique carrément dingue avec un Manzanera en roue libre dans son role de guitar-hero. Et puis, retour brutal à un tempo plus convenu et un refrain chanté de manière de plus en plus lascive, à tel point que le doute n’est vite plus permis quant au double sens du texte (pour les distraits, l’amazone est une position du kamasutra). Cet aspect de ralentir/accéler brutalement le rythme prend donc tout son sens.

Quant à A song for Europe, le titre pour lequel le leader a consenti de partager ses droits d’auteur avec Andy Mackay, c’est le coup de maître absolu de l’album. L’idée, à la base, était de composer une ballade bateau en forme de parodie de chanson de l’Eurovision, un concours que Bryan Ferry juge ridicule. A song for Europe était à l’époque le nom de l’émission de la BBC visant à déterminer quel chanteur serait amené à y représenter la Grande-Bretagne. L’édition 1973 du concours avait vu un duo belge, Nicole & Hugo, terminer à la dernière place avec une chanson en quatre langues européennes : le néerlandais, l’anglais, l’espagnol et enfin le français. Ferry s’inspira de ce concept pour écrire A song for Europe. L’essentiel du morceau est chanté en anglais, mais on y retrouve également des couplets en latin (!) et en français (avec un accent à couper au couteau !). Malgré son côté « vieux crooner grand public » délibéré, A song for Europe remportera immédiatement une place de choix dans le cœur des fans et demeurera pendant de nombreuses années un classique du répertoire live du groupe. A ce jeu du « faisons un truc qui fera chialer les ménagères », Roxy Music a vraiment frappé très fort. Bryan Ferry, qui avait peur de se répéter, peut être rassuré. Il s’aventure dans une tonalité totalement inattendue, mais c’est fait avec tellement d’élégance qu’on ne lui en tient par rigueur.

Et puis bien sûr, il y a le single Street life, ode glam-rock ironique aux affres de la vie nocturne dans les grandes villes, et Psalm (« psaume », en français), une ballade de plus de huit minutes en forme de réflexion sur la foi et la superficialité. Serenade offre ensuite une irresistible énième variation de la dualité électricité/romantisme, avec un refrain proprement emballant. Difficile également de boucler cette chronique sans citer Mother of Pearl, qui débute comme un nouvel hymne de rock’n’roll cocaïné avant de s’aventurer dans des contrées plus apaisées. Le rugissement des guitares cède la place au chant du crooner intello, qui cite Zarathustra avant de terminer par un final a cappella.

Vous l’aurez compris, chez Roxy Music, on ne conçoit pas la musique comme les autres groupes rock de l’époque. Cette recherche permanente d’innovation, cette audace dans l’expérimentation, ce goût du risque et cette touche si glamour en ont fait l’une des formations les plus essentielles de sa génération. Très différent de Roxy Music et For your pleasure, mais aussi de Country life, son flamboyant successeur, Stranded est un petit trésor à chérir. Laissez-vous donc tenter, chers mélomanes. Tout comme Marilyn Cole, la plantureuse beauté sur la pochette du disque, ses charmes auront tôt fait de vous envoûter.



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Jérôme Delvaux





Il y a 84 contribution(s) au forum.

Roxy Music : "Stranded"
(1/1) 3 octobre 2008




Roxy Music : "Stranded"

3 octobre 2008 [retour au début des forums]

En évoquant Brian Eno (p. 179) et un plus loin David Byrne (p. 850, mais la place vous aura manqué pour publier), vous me convoquez immédiatement ce diamant synthétique mais relevant du Patrimoine mondial que ces deux-là avaient taillé ensemble il y a un siècle : "My life in the bush of ghosts" -depuis longtemps et fort bien prescrit par Pop-Rock, c’est tout-à-fait heureux d’ailleurs -ah ?! non vérification faite :-(

Bon...je me demandais quand-même si il aurait une chance, disons en agrémentant de ci de là ce post de Jérôminou et de bisous partout, d’obtenir l’annonce d’une chronique prochaine de l’album que ce couple reformé vient de (ou va ?) sortir -je n’en ai entendu qu’un titre dans le poste, trop vite, mais vous avouerez qu’il y a là de quoi éveiller la curiosité de tout cher mélomane.

PS (lol & sic) : je sais c’est pas grand chose au regard de la générosité dont vous faites tous preuve mais prenez donc mes bisous au 1er degré et partagez avec l’ensemble de l’équipe (au moins ici on en a pour son clic !)

Humphrey, d’excellente humeur

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