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Nina Hagen : "Nina Hagen Band"
A l’Ouest

dimanche 13 décembre 2009, par Christophe Renvoisé

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Nourrie au sein de l’intelligentsia protestataire, la jeune Nina n’eut aucun mal à faire le Mur, ayant menacé la nomenklatura berlinoise des pires tourments si on ne la laissait pas rejoindre sa petite famille expulsée par delà le Rideau. Comme elle avait déjà, fort précoce, commencé à faire sa caractérielle en débordant des milieux underground (oui, on trouvait ça malgré la Stasi !), on lui accorda ses papiers sans menu procès. Elle se fit alors très vite remarquer de l’encore petite scène keuponne lors d’un séjour à Londres, puis s’en revint plus irrécupérable que jamais dans son Berlin chéri –à l’ouest cette fois- une ville où l’on agglutine encore, aux dernières nouvelles, des mots à rallonge que personne en Europe n’entrave sauf quelques lettrés (et pas mal de locuteurs en short, sales et bruyants, infestant la Costa del Sol, mais je m’égare).

On les chante aussi, et plutôt bien. La petite Fraulein aimait toujours les vocalises – au moins, devait-elle se dire, ses études classiques n’auraient point été vaines. Le temps de ce premier album homonyme, suivi d’un second connu surtout pour son African reggae prosélyte de la moquette (celle qui se fume), elle se fit connaître planétairement via ce groupe éphémère et respecter pour de bon en poussant assez loin son petit minois – plus tard jusqu’aux démonstrations masturbatoires télévisées et autres égarements moins ras du gazon genre « Krishna j’ai rencontré » et, ben voyons, « les ovnis aussi ».

On s’envoie en l’air avec ce bon rock qui tâche et sent l’huile à moteur à explosion qu’on recycle dans les bons garages. On gagnera à le replacer dans le contexte bipolarisé punk/prog de l’époque mais ce n’est pas une obligation : le découvrir fraîchement tombé de la dernière pluie libèrera autant d’endorphines qu’écouter à l’époque The Tubes, autres barrés du bocal dont Hagen reprend avec force rugissements le déménageur White punks on dope – déjà (1975, tout de même) tout un programme mais insuffisant puisqu’elle en déchire tout le texte et en orne la brutalité de cris soprano et d’halètements (quoi, d’allaitements ?) soutenus.

Une hystérie toute jubilatoire innerve chacun des titres majeurs de l’album, s’immisçant dans les claviers bien rock de Unbeschreiblich weiblich, collant au simili reggae de Heiss, et inondant d’images sonores Auf’m Bahnhof Zoo - cette glauque station de métro qui hallucinera plus d’un mauvais garçon dévorant les pages du fameux Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, un titre qui aurait pu illustrer les happy flashes d’une adaptation cinématographique réussie (quoique j’aimerai telle quelle la bande-son tentée par un Bowie traînant par là).

Parfois, la parodie, le nihilisme agressif, se parent de délicatesse dans les introductions, mais c’est pour mieux déterrer les morts (Auf’m friedhof) afin de leur hurler plutôt avec que sans Nietzsche que "Gott ist tot", ou filer un mauvais coton (Der spinner) en n’hésitant pas à éructer –une spécialité de la contre-culture locale ici bien rendue, étant précisé qu’elle dit juste avant à son interlocuteur : « votre saxophone est évidemment trop gros »... Natürlich c’est pas donné comme ça, les morceaux sont souvent déconstruits par les changements de rythme et de style, on passe de la vierge parturiente à l’excitée de la touffe mais, comment dire…ils coulent de source.

Le clou du spectacle, c’est le lyrisme barré de Naturträne, qui vaut à lui seul un aller-simple. Il faudrait rebâtir, pour accueillir avec dignité ce genre de pièces faussement foutraques, des théâtres populaires où la plèbe serait autorisée à tituber (Garnier est décidément trop prout-prout et Bastille définitivement techno-glacial). Un peu comme du temps du Bolchoï sous Brejnev, mais je m’égare encore.

Pour revenir à l’escapade londonienne le trop pur punk Pank me fait dire que pour brève qu’elle fut, la compagnie des affreux jojos des Sex Pistols (hum !) et des Slits (hum, hum !!!) aura laissé quelques traces un peu voyantes. C’est mineur mais comme on finit là-dessus…

Pour moi, d’ailleurs, cette expérience sera sans lendemain. Hagen plus ou moins mieux accompagnée fera de ses nombreuses cordes tout autre chose, dont quelques albums qui seront quand même pour m’extasier. Disons que j’en veux un peu à ce trop-plein de succès précipité : décidément une Allemagne emballée, trop forte, devient vite… rasante.

Je le confesse, digresser sur cet album en l’écoutant a procédé du petit plaisir solitaire ; j’espère que cela n’aura pas trop transpiré. D’une certaine manière le vendre c’est un peu chercher à vendre Belzébuth à une carmélite vicieuse, ou sa femelle à un villiériste non déniaisé, mais déjà lubrique : ça reste une activité salubre, mais faut trouver le client. Parions quand même qu’il y a par ici des amateurs ou, moins rarement, des lobes garnis d’un marteau et d’une enclume (foin des faucilles !) qui se couplent encore libres et correctement !



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Christophe Renvoisé





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Nina Hagen : "Nina Hagen Band"
(1/1) 17 mars 2010




Nina Hagen : "Nina Hagen Band"

17 mars 2010 [retour au début des forums]

Ce disque et "Unbehagen" sont extra !
normal, sur ces 2 là c’est le Nina Hagen BAND qui compose et joue et on sent donc une réelle unité.
sur les albums suivant, Nina se retrouvera seule entourée de requins de studios et divers auteurs pour alimenter ses délires, hélas beaucoup moins captivants et réussis que sur ces 2 premiers trentre trois tours (et puis s’en vont...).
eh oui, le Nina Hagen Band était bien un groupe composé de musiciens et compositeurs tous plus talentueux les uns que les autres. ça n’était pas que l’immense chanteuse Nina Hagen !
à la suite du succès du morceau African Reggae, cette dernière pensera pouvoir se passer de ses p’tits copains et engagera moults musiciens n’ayant ni la fougue, ni l’inspiration de son ex-groupe. quelle déception !
quand à son ex-band, ils sortiront quelques bons albums sous le nom de Spliff, mais jamais rien d’aussi exceptionnel qu’avec le Nina Hagen Band !

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