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Neil Young : "On the beach"
Staring at the sea

samedi 6 mai 2006, par Marc Lenglet

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Au terme de la période glorieuse qui avait vu naître Harvest et After the gold rush, Neil Young est en proie au doute. Le succès lui paraît avoir été trop foudroyant pour être honnête ; autour de lui, ce ne sont que déchéances et plongées dans la drogue, parfois fatales. Les morts par overdose de Danny Whitten de Crazy Horse en 1972, et d’un roadie en tournée l’année suivante, précipitent la débâcle psychologique d’un Loner en rupture de ban avec son statut et le mode de vie qui l’accompagne.

Nous sommes en 1974 et Young ne sait plus où il en est : il est devenu une superstar populaire adulée par les foules, ce qui était à mille lieux de ses intentions premières. La dépression guette. Ses premiers symptômes apparaîtront sur la plage... On le ressent jusque dans la voix du loup solitaire, faible, tremblante, au bord de l’effondrement. En hommage aux deux décédés, Neil Young avait déjà enregistré l’album qui suivait, le glauque Tonight’s the night, mais ce plongeon au cœur de la souffrance et des espoirs brisés parut un peu trop excessif à son auteur pour être jetée froidement en pâture au public. A sa place, le Canadien sortit On the beach de son chapeau, album envoûtant et à peine moins négatif, mais où parfois, surnage encore une lueur d’espoir.

Fidèle à ses principes, Young rend coup pour coup à ses détracteurs (Walk on), qu’il s’agisse des journalistes musicaux ou de la formation sudiste Lynyrd Skynyrd, avec qui une guéguerre superficielle s’était installée, Young ayant eu le malheur de composer une chanson critique à l’endroit du Vieux Sud, et Lynyrd Skynyrd lui ayant promptement suggéré, sur le célèbre Sweet home Alabama, d’aller se faire foutre. See the sky about to rain, toile impressionniste où la souffrance peine à se dissimuler derrière l’orgue plaintif, reste l’une des chansons les plus déprimantes qu’il m’ait été donné d’entendre, la bande originale typique pour un après-midi d’automne quand la pluie ruisselle sur les vitres, et que l’univers paraît si vide d’espérance que la meilleure chose à faire est d’attendre des lendemains meilleurs. (Vampire blues), mixture d’écologie et de politique, annonce sans ambages qu’à continuer à sucer le sang de la Terre dans les sables du Moyen-Orient, le retour de flammes ne saurait tarder. Prémonitoire, même si le choc pétrolier avait déjà eu lieu. Prophétique, Neil Young l’était aussi par rapport à l’avenir du rock. For the turnstiles, sous ses airs d’innocente ballade au banjo évoque de manière voilée la dernière tournée en compagnie de Crosby, Stills & Nash, et la crainte de Young de voir le business et l’entertainment prendre le pas sur l’aspect strictement artistique de la musique.

On the beach est l’album d’une désespérance en éclosion, d’un fatalisme perplexe devant la faillite des idéaux qui semblaient encore si vivaces quelques années plus tôt. Loin de chercher à maintenir la flamme allumée, Young semble tirer un trait sur ce en quoi il avait cru. Sur Revolution blues, le Loner est ainsi l’un des premiers de sa génération à revenir sur les tragiques événements qui ont sonné le glas de l’été de l’amour. Le ton est âpre, la chanson d’une noirceur dérangeante, rarement Neil Young aura fait preuve d’une telle froideur, d’une telle brutale dureté dans ses propos. Les tragiques évènements de Laurel Canyon et de la "famille" Manson trouvent ici un écrin à la mesure de leur pourriture. La chanson titre elle-même résume toute la détresse d’un artiste à la croisée des chemins, totalement déboussolé. On the beach est avant tout tourné vers l’intérieur, vers Young lui même, sur ses doutes, ses faiblesses, ses angoisses, et présente un homme isolé et plongé dans le marasme, qui souhaiterait communiquer avec les autres, mais ne parvient pas à assumer ses propres désirs. All my pictures are fallin’ from the wall where I placed them yesterday (...) I need a crowd of people, but I can’t face them day to day. Though my problems are meaningless, that don’t make them go away : un constat réaliste, c’est le moins qu’on puisse dire. Et se replier sur soi-même restait la seule échappatoire possible à ce moment, plaquer net l’ancien monde en attendant l’éventuelle résurrection, nécessairement brutale et douloureuse..

Le rideau se ferme sur Ambulance blues, longue plongée introspective dans la psyché de l’auteur, alternant visions fugaces, digressions mûrement réfléchies, souvenirs attendris, considérations sentimentales comme politiques, une chanson à l’image de ces longues ballades hermétiques et surréalistes dont Bob Dylan aimait parsemer ses albums. Bien entendu, Neil Young, à la croisée du rock, du folk et du blues, se montre une fois de plus brillant et inspiré, faisant naître sous ses doigts des atmosphères en adéquation parfaite avec le contenu exprimé. Mais surtout, On the beach n’apporte aucune solution, aucune issue à la détresse de l’artiste. Album presque plus masochiste que cathartique, éternel mal-aimé entre la candeur de Harvest et la tristesse sans limites de Tonight’s the night, il mérite pourtant (tout autant que le reste des classiques de Neil Young dirons-nous... même si cela tombe sous le sens.. !) d’être approché et ressenti dans toute sa gloire déchue. Ne serait-ce qu’en temps que chaînon manquant entre Harvest et Tonight’s the night. Et pour comprendre enfin que derrière le barde champêtre et nostalgique, derrière le rockeur enfiévré, il y avait un autre Neil Young, pessimiste et consumé de l’intérieur, un Neil Young que la vie n’a jamais épargné et qui, de temps à autre, éprouvait le besoin de se confier en musique.



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Marc Lenglet





Il y a 4 contribution(s) au forum.

Neil Young : "On the beach"
(1/3) 27 octobre 2013, par Sandra S
Neil Young : "On the beach"
(2/3) 10 mai 2006, par ubik
Neil Young : "On the beach"
(3/3) 6 mai 2006, par Nicolas




Neil Young : "On the beach"

27 octobre 2013, par Sandra S [retour au début des forums]

Neil Young is amazing !

site financier

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Neil Young : "On the beach"

10 mai 2006, par ubik [retour au début des forums]

magnifique critique, c est une des plus belles que j ai lu sur ce site.bravo une fois de plus....

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Neil Young : "On the beach"

6 mai 2006, par Nicolas [retour au début des forums]
Dawazou

Neil Young propose d’écouter son dernier album en integralité sur le net, dans un gros fichier Flash

http://livingwithwar.blogspot.com/

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