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Japan : "Obscure alternatives"
"Moi, quand je serai grand, je veux faire David Bowie."

samedi 12 juin 2010, par Jérôme Delvaux

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Obscure alternatives est le dernier des cinq albums de Japan à être chroniqué en nos pages. Est-ce parce qu’il est le moins bon ? Le moins original ? Le moins intéressant ? Pas exactement, mais il y a de ça, oui... Sans être totalement manqué, ce deuxième LP de la formation londonienne apparait, avec le recul, comme un disque de transition entre les débuts hésitants de la bande à Sylvian et son apogée artistique à venir.

Commençons par observer cette pochette. David Sylvian, le leader omnipotent, est assis à l’avant-plan. Il pose négligemment son regard de dandy efféminé dans le vague, tandis que ses quatre sbires se tiennent en retrait, tel un gang de glam-rockeurs, des petits frappes dans l’attente de l’ordre d’accomplir quelques sinistres besognes. Le cliché est révélateur car Mick Karn, Richard Barbieri, Steve Jansen et Rob Dean, guitariste sous-employé, ne sont que des exécutants au service d’un génie - qui a bien conscience d’en être un. Comme Bryan Ferry dans Roxy Music, qu’il admire beaucoup, Sylvian ne transige pas. Il est l’auteur-compositeur et donc aussi le décideur. Et quand il se lassera des caprices de Rob Dean, cet insolent qui ose réclamer qu’on entende davantage son instrument sur les disques, il ne le remplacera pas et prendra simplement les partie de guitares en charge lui-même (et les délèguera sur scène à un servile nippon). En un sens, cette photo illustrant Obscure alternatives suffit à résumer le mode de fonctionnement du groupe.

Pourtant, malgré ses grands airs, David Sylvian n’est encore une star que dans un seul pays : le… Japon. A sa sortie, le premier album, Adolescent sex, a été un flop retentissant partout ailleurs. Dans son Angleterre natale, le groupe subit même quolibets et moqueries. Trop de maquillage, trop de synthétiseurs, trop d’imitations de Bowie, trop de poses les disqualifient à une époque où la conception même du rock est en train de vivre de profondes évolutions. Le punk a tout balayé, il n’y a plus de place pour les minets et les snobs. Avec son glam mâtiné de soul, Japan donne une impression d’anachronisme. On les traite de ringards alors qu’ils sont en fait en avance sur leur époque. Leur look, comme leur musique, annonce en effet tout un pan de la vague new wave de la décennie 80 qui est sur le point de débuter. Un accueil aussi glacial aurait pu les décourager, mais le succès en Asie incite le groupe à s’accrocher ; Sylvian développe en outre une forme de complexe de supériorité de génie incompris à l’ego démesuré. Il n’a aucun mal à se persuader qu’il est dans le bon et que la presse anglaise a tort de le laminer de la sorte. Lucide, il sait pourtant que certaines séquences d’Adolescent sex auraient pu être chantées, jouées et mixées différemment, même s’il mettra des années à le reconnaître.

Ce deuxième Long Playing, au final, présente deux visages. Les quatre titres de la première face s’inscrivent dans la continuité directe d’Adolescent sex, avec sa naïveté et ses imperfections, tandis que les quatre derniers, plus ambitieux, sont à rapprocher des excellents albums qui suivront. Signalons donc que la face A contient un morceau à la rythmique reggae (Rhodesia), ce qui n’est pas banal, et intéressons-nous en priorité à cette face B, puisque c’est indiscutablement là que réside le principal attrait de l’album. Celle-ci s’ouvre par la plage-titre, Obscure alternatives, au climat assez éloigné des canons de la pop et qui pourrait avoir été écrite pour la bande-son d’un film noir. Sylvian a beau essayer de la jouer solo, il est bel et bien entouré d’un vrai groupe. Mick Karn, en particulier, prend de plus en plus de place. En plus du nouvel apport du saxophone, il maîtrise désormais les subtilités de la basse fretless, dont les sonorités exotiques sont encore très rares dans la pop.

Ecrite sur la route, cette chanson, Obscure alternatives, a beaucoup évolué au contact du public et c’est donc avec ravissement qu’on en découvre la version live offerte en bonus sur la réédition en CD : elle donne une idée du gap qui existe entre le Japan studio et le Japan live. Suivent la claustrophobe Deviation, écrite en écho à certaines ambiances du Low de David Bowie (et également livrée avec son pendant live), puis la raffinée et rétro Suburban Berlin, influencée par le rendu que le même Bowie, mais aussi Lou Reed, ont fait de la métropole allemande.

L’album s’achève avec The tenant, une plage instrumentale atmosphérique cafardeuse clairement inspirée, elle, par les travaux de Brian Eno en solo (Sylvian aurait beaucoup écouté son Before and after science en studio...). On peut y voir le virage mélancolique de Japan, groupe jusque là plutôt perçu comme glamour, hédoniste et gai, mais qui n’est finalement jamais aussi bon que quand il s’aventure dans ce registre plus introspectif et sombre.

Trop compliqué pour les fans de pop, trop maniéré pour le public rock, Obscure alternative recevra globalement le même accueil que son prédécesseur en Europe : entre totale indifférence et franche hostilité. En 1978, de nombreux indicateurs permettent pourtant de deviner la montée en puissance de Japan, qui accouchera bientôt de sa première pièce magistrale, l’indispensable Quiet life. Indispensable, le mot est lâché… Obscure alternatives ne l’est certainement pas, mais il suffirait sans doute que j’écoute encore quelques fois de suite son envoutante face B pour être convaincu du contraire… Disons qu’il est à moitié parfait.



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Jérôme Delvaux





Il y a 2 contribution(s) au forum.

Japan : "Obscure alternatives"
(1/2) 22 avril 2011, par Initiative Zarma
Japan : "Obscure alternatives"
(2/2) 13 juin 2010, par Nobuko




Japan : "Obscure alternatives"

22 avril 2011, par Initiative Zarma [retour au début des forums]

Merci de rendre justice à cet excellent groupe qui a pour tort essentiel de ne pas figurer dans la liste des "100 albums qu’il faut avoir sur un ile déserte" selon Telerama et les Inrocks.

Et effectivement ce n’est pas leur meilleur album, mais bon... C’est déjà sympa d’en parler.

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Japan : "Obscure alternatives"

13 juin 2010, par Nobuko [retour au début des forums]

A noter que pour un génie incompris, Sylvian sera se mettre remarquablement au service de son grand ami Ryuichi Sakamoto, un autre génie incompris.

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