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Isaac Hayes : "Shaft"
The streets of Harlem

samedi 20 novembre 2010, par Vincent Ouslati

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"Moi, ce que je voulais, c’était jouer dans le film, pas en écrire la musique. Le réalisateur Melvin Van Peebles avait ouvert la voie à la blaxploitation, ce courant hollywoodien qui rompait avec une tradition où seuls les rôles de chauffeur, de bonne à tout faire, de gardien de nuit étaient dévolus aux Noirs. Le héros, le réalisateur, les personnages, le langage de Shaft sont noirs ; il fallait que la musique soit l’ oeuvre d’un compositeur noir. Alors, pourquoi pas Isaac Hayes ? Lorsque le producteur m a fait la proposition, la déception l’emporta. J’espérais un rôle. Mais vu l’effet bénéfique de ce disque sur ma carrière, il serait inconvenant de le renier aujourd’hui."

L’on peut comprendre la déception d’un Isaac Hayes avide de cinéma devant les choix des producteurs de Shaft. Imaginer un instant le sex-symbol au crâne lisse incarner le justicier des bas-fonds, voilà qui pouvait promettre un peu plus qu’une ligne supplémentaire sur sa fiche artistique. Mais il devra finalement se contenter d’une mise en sons de la vie trépidante du détective John Shaft en plein coeur de Harlem. Et quelle mise en sons...

Theme from Shaft, c’est un rythme qui s’imprime autant sur la funk que sur des avalanches de wah-wah dans tous les sens, une explosion de sensualité qui s’étire sur des minutes qui n’ont jamais semblé aussi courtes. Du groove, et du sexe, tant dans la musique que dans les textes, plus qu’explicites :

"Who’s the black private dick,
That’s a sex machine to all the chicks ?
SHAFT !
Ya damn right !"

Le film de Gordon Parks se voulait une preuve de force et de fierté des Noirs américains, un slogan bardé de cuir et de flingues qui enfin leur donnait un autre horizon que celui imposé par les poncifs des Blancs. Hayes, qui est en pleine montée vers la gloire depuis Hot buttered soul et qui fait paraitre cette même année son monument Black Moses, n’hésite pas à muscler ses compositions, collant au plus près aux atmosphères dépeintes par le film.
Si les thèmes sont suffisamment énormes pour se détacher sans risques de la pellicule, il est probable que les images auraient (un peu) perdus de leur impact sans leur accompagnement sonore.

Que ce soient dans les vocalises sexuelles de Hayes (à ce niveau de chaleur, on ne peut plus parle de sensualité) ou dans celles de ses choristes (Pat Lewis, Rose Williams, Telma Hopkins), il y a cette même attraction, ça fume dans les pattes d’eph’. La musique de Shaft est urbaine, humide sur le pavé, sentant le vieux gasoil et les bars louches, la drogue et le sang, sans compter toute sortes d’autres fluides que je n’irai pas détailler ici.
En cela, Isaac Hayes ne se limite pas à une bande-son, elle se veut un véritable récital/hommage à la Blaxploitation (on met en scène des héros noirs pour un public noir). Il n’est pas un révolutionnaire au sens propre du terme, il n’est qu’un musicien avec des idéaux, et des rêves. Richard Roundtree lui "vole" l’image du détective black aux gros flingues, Hayes lui renvoie l’environnement sonore dans lequel il vit, et l’alliage est aussi solide qu’efficace.

De la soul, du funk, du jazz, les influences sont multiples mais naissent du même terreau, battu et revu par un Isaac Hayes au sommet de son inspiration. L’exercice de la bande-son oblige forcément à quelques thèmes d’ambiances (Walk from Regio’s, ou No name bar), latents, qui demandent à imbriquer nouvellement sons et images. Lorsque le compositeur se doit d’offrir les mélodies idéales pour démontrer toute l’attraction sexuelle dont John Shaft est capable (un grand baiseur devant l’Eternel), il donne quelques langoureux moments tels que Early morning Sunday et A friend’s place qui n’appellent qu’à se jeter au lit dans la minute.
Shaft est vu comme cette sex-machine capable de sauver l’Humanité toute entière avec ses énormes attributs, un symbole parfait pour une communauté noire alors en mal de références politiques et artistiques. Si Wattsax n’est pas loin devant, les souvenirs de Malcolm X (assassiné en 1965) et de Martin Luther King (assassiné en 1968) restent douloureux et les droits civiques peinent à se maintenir comme le sujet essentiel dans les discussions.

On pourra toujours imaginer ce qu’aurait donné un Hayes dans la peau de Shaft, mais personne (pas même ce salaud de Richard Roundtree !) n’aurait pu mieux créer cette bande-son libertaire, ce manifeste tout en gros pétards, en groove et en coquineries sous la couette. Isaac Hayes ne devrait aucunement en avoir honte, bien au contraire.



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Vincent Ouslati