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Isaac Hayes : "Black Moses"
Chaînes en or sur draps de satin

samedi 17 juillet 2010, par Vincent Ouslati

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"J’allais chez un styliste à Memphis spécialisé dans les vêtements en peau. Il vendait des chaînes en or. J’en achetais au kilo. Je les portais torse nu avec des collants noirs et des bottes en fourrure. Quand je montais sur scène, les femmes devenaient hystériques. Je n’ai jamais voulu être un sex-symbol, mais souvent, quand j’allais chez des femmes, je trouvais mon poster dans leurs toilettes. J’avais l’impression d’être assis sur leurs têtes. Sans m’en douter, j’avais entrepris une révolution symbolique. Avec moi, les chaînes ne représentaient plus l’esclavage de l’homme noir, mais devenaient un signe de pouvoir et de sexualité. Une affirmation de soi."

Isaac Hayes a fait du chemin depuis ses piges de pianiste chez Otis Redding, c’était en 1965. Six ans plus tard, il est en passe de devenir un symbole, culturel surtout, sexuel aussi. Black Moses lui fait office d’élégante carte de visite, un incontournable des belles années sous la protection du label Stax. Pourtant, il ne s’agit que d’un album de reprises. Seulement deux partitions originales, deux - longs - interludes (Ike’s rap et Good love) chargés d’apporter plus de cohésion au sein de l’album, le reste n’étant que fabuleuses réinterprétations.

Hayes se montre étonnamment sobre, loin de cette image de Fils divin qu’il arbore sur la fabuleuse pochette du vinyle. Il s’en tient à jouer de sa voix unique, sans faire de manières, sans roucoulements exagérés. Le contraste est d’autant plus fort lorsque l’on constate la richesse infinie des arrangements. Si ce ne sont en définitive que des revisites, Hayes transcende les partitions originales, leur donne une toute autre dimension, se les approprie totalement mais avec un respect évident. Il n’est pas rare que les titres dans sa version dépassent sans complexes les dix minutes, donnant à Black Moses des allures de fresque biblique.

La sobriété ne concerne donc pas la musique, proprement grandiose, Hayes use d’énormes orchestrations, de multiples choristes, les moyens alloués à ce pavé de soul sont impressionnants et bien peu peuvent se vanter d’avoir bénéficié de tels moyens à l’époque. Le "Moise noir" s’approprie les Jackson Five en guise de mise en bouche, donnant plus de langueur et de mystère au Never can say goodbye des frères Jackson, et le charme opère rapidement, de par cette voix caressante, de par la musique accrocheuse. On ne reconnaît pas le Hayes volubile et canaille, il se dégage de son interprétation sur Black Moses une lassitude, une déprime latente assez inattendue. Serait-ce le travail imposant qui l’a usé, les sessions interminables, toujours est-il qu’il offre une vision plus pessimiste de titres originellement enjoués (ou nettement moins désabusés). Ce qu’il fait du (They long to be) Close to you de Burt Bacharach surprend de fait. Dix minutes d’un conte sans illusions aucunes, appuyés par des chœurs d’anges aux ailes noires. Une perle qui s’emmitoufle de gravité et d’absence de lendemains, troublant, mais superbe.

Black Moses n’est certes pas un album totalement perdu dans la dépression, et Isaac Hayes reprend de sa superbe charnelle sur Man’s temptation et sur le symphonique de luxe de Part-time love. Nouvellement, des partitions très longues, qui explosent de groove et de sensualité. Going circles, cotonneux, mais appréciez surtout cette reprise de Never gonna give you up de Jerry Butler qui transcende l’originale en lui distillant cette diabolique recette de groove et de sentiments langoureux. Ces fameux interludes, notamment Ike’s rap 2 sont de petites bouffées de chaleur qui tardent à exploser, prolongeant l’amour jusque dans les profondeurs de la nuit. Hayes touche également avec talent à des dominantes plus rock, avec son Good love qui accélère gentiment le rythme pour ensuite nous faire replonger dans le plus honteux stupre (mais quel stupre, mes aïeux) avec ce pervers Your love is so doggone good. Hayes en termine par un bel hommage à Dionne Warwick, avec deux titres issus du répertoire de la chanteuse, For the good times et I’ll never fall in love again, jolis moments encore une fois, jolie conclusion.

Nul doute que Black Moses respecte son statut de monument encore aujourd’hui. Ses arrangements orchestraux, ses tintements de clochettes, ces chœurs de nymphes à la peau brune sont autant d’aspects en contradiction totale d’avec la médiocrité sexuelle et musicale contemporaine. Isaac Hayes fera grandement parler de lui cette année-là, de par sa bande originale de Shaft qui dévoile derrière le serial lover des prétentions sociales également importantes. Un homme de son époque, qui a grandement contribué à la construire, et à l’aimer.



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Vincent Ouslati