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Bruce Springsteen : "Born to run"
La fureur de vivre

lundi 5 mars 2007, par Marc Lenglet

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Si Bruce Springsteen n’avait pas été là, le rock américain du milieu des années 70 n’aurait pas eu la même saveur. Après l’hécatombe de la période 68-71, quelques survivants des années 60 continuaient vaille que vaille à maintenir la flamme du flower-power allumée. Quelques poids lourds du hard (Aerosmith, Kiss,...) remplissaient sans difficultés les stades des cinquante états et de méchants proto-punks de Detroit (The Stooges, MC5,...) avaient déjà pris la décision de tout foutre en l’air.

Néanmoins, en contraste avec le bouillonnement perpétuel et les multiples modes qui naissaient et mouraient en Angleterre, l’Amérique semblait sage, voire même ensomeillée. Ni le glam ni le prog ne s’y étaient réellement imposés, et la majeure partie du public, pas plus obsédée par le passé que par les tendances marginales qui se dessinaient alors, manquait d’un véritable porte-étendard. C’est dans ce contexte pas trop encombré par la concurrence que Bruce Springsteen s’imposa sans difficultés comme le nouveau héros fédérateur. Si l’homme était loin d’être un illustre inconnu en 1975, la critique montrait davantage d’enthousiasme que le public pour ses réalisations. C’est d’ailleurs la citation d’un membre du sérail, le journaliste Jon Landau, qui sert toujours de symbole ultime à l’extraordinaire explosion de la carrière de Springsteen : "J’ai vu l’avenir du rock, et son nom est Bruce Springsteen. En cette nuit où j’avais besoin de me sentir jeune à nouveau, il m’a donné l’impression que j’écoutais de la musique pour la première fois". Jugement frappé au coin du bon sens : le public, définitivement convaincu cette fois, suivit comme un seul homme. Profondément secoué par sa découverte, Landau s’improvisa manager, puis producteur de celui qu’on n’appellait pas encore "le Boss" et l’incita à mener un profond remaniement de son E-Street Band, inspirant le recrutement du pianiste classique Roy Bittan, du batteur Max Weinberg et surtout, du charismatique guitariste Steve Van Zandt

Springsteen s’était toujours voulu Woody Guthrie et Bill Haley à la fois. La conscience sociale et la joie de vivre, les souffrances et les bouffées des bonheur, les difficultés de l’existence estompées par des moments de plaisir bruts, qui pourraient sembler pusilannimes s’ils n’étaient pas animés d’une telle envie d’en découdre avec l’infortune. En parfaite adéquation avec leur vision de base, Springsteen et Landau dotèrent Born to run d’une texture sonore luxueuse, brillante - clinquante diront les mauvaises langues - qui évoque le wall of sound de Phil Spector de manière totalement inédite. Si ce choix de production conquérant contribua pour beaucoup au succès de l’album, il n’est pourtant pas - et de loin - son unique qualité.

De part et d’autre de la flamboyante chanson-titre, véritable ode à cette brève période de l’existence où les rêves ne sont que des réalités qui n’ont pas encore eu le temps de se concrétiser, Springsteen développe une poésie urbaine et autoroutière peuplée de grosses cylindrées flambants neuves, de motos surpuissantes, de néons lumineux invitant au plaisir et au road-movie nocturne... Une irrépressible atmosphère de Vie, assoiffée de vie, pour tenter de conjurer le drame de ces lugubres cités dortoir où il ne se passe jamais rien. Derrière les espoirs déçus des professions de fois naïves envers les Mary, les Wendy et les autres amourettes passagères de Backstreets, les anonymes mis en scène par Springsteen sont déjà prêts à rebondir et à foncer vers l’avenir avec tout la vigueur de la jeunesse. Même dans la grisaille du paysage, Springsteen se refuse à tout misérabilisme et ne se livre à de sordides description d’ennui urbain que pour les placer en parallèle avec tous les espoirs que l’on peut nourrir, et toutes les opportunités que l’on peut saisir dans un tel contexte. De là, l’étonnante faculté qu’a cet album de transformer la grisaille en lumière, de faire d’un quelconque bled ouvrier un Las Vegas en devenir, et de faire en sorte que même un décor aussi glauque que celui dépeint dans le monumental Jungleland s’avère savoureusement attirant.

Assez ironiquement, alors que les textes ne laissent aucun doute sur l’appréciation objective que Springsteen avait des petites cités grises de sa jeunesse, Born to run fut un temps pressenti pour devenir l’hymne officiel de l’état du New Jersey ! Pourtant, on ne peut pas dire que des citations comme "This town rips the bones from your back / It’s a death trap, it’s a suicide rap" ou encore "We gotta get out while we’re young" laissent planer beaucoup de doute sur la question. Finalement, c’est un autre natif du New Jersey, Jon Bon Jovi, qui parviendra à résumer au mieux ce qui a pu pousser un adolescent de cette époque à empoigner une guitare et à tenter de magnifier sa destinée : It gave me a reason to dream...



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Marc Lenglet





Il y a 1 contribution(s) au forum.

Bruce Springsteen : "Born to run"
(1/1) 5 mars 2007, par kozmik




Bruce Springsteen : "Born to run"

5 mars 2007, par kozmik [retour au début des forums]

Marc, je suis sur que si laurent chalumeau ou antoines de caunes tombent sur ta chronique ils auront le cul parterre, tu as tout pigé !

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