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Brian Eno : "Here come the warm jets"
Première leçon d’énologie

lundi 2 juin 2008, par Jérôme Delvaux

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Bien érudit qui peut prétendre connaître chacun des albums de Brian Eno et pouvoir les resituer dans le contexte de leur sortie. La discographie de cet intriguant aristocrate britannique (Brian Saint John le Baptiste de la Salle Eno de son nom complet) est tellement riche et variée que même les plus pointus des amateurs de rock n’en ont souvent qu’une connaissance superficielle. Le meilleur moyen de découvrir l’œuvre de cet artiste unique, véritable orfèvre du son devenu plus tard le producteur des Talking Heads, David Bowie et U2, est peut-être bien de commencer par l’écoute de son premier album solo, Here come the warm jets. Enregisré en 1973, quelques mois à peine après son départ de Roxy Music, ce disque s’inscrit comme un prolongement logique des deux premiers opus du groupe, avec en outre la participation de chacun de ses membres...

... chacun de ses membres, sauf Bryan Ferry, naturellement, dont l’ego surdimensionné et les attitudes dictatoriales furent invoquées par Eno comme motifs de son départ. Phil Manzanera, Andy Mackay et Paul Thompson, par contre, ont gardé de bonnes relations avec leur ancien partenaire et ont tous répondu positivement à son invitation. Ils participent chacun à l’enregistrement de quelques-uns des titres, tout comme une longue liste de musiciens de renom tels que les guitaristes Robert Fripp et John Wetton de King Crimson, Chris Spedding, le batteur Simon King (Hawkwind) ou encore Paul Rudolph, bassiste des oubliés Pink Fairies. Brian Eno, lui, chante (du mieux qu’il peut, même s’il sait très bien qu’il ne sera jamais Bryan Ferry), joue des claviers, touche un peu de guitare et surtout traite, retravaille, remodèle et distord les parties des autres musiciens, particulièrement les guitares. Selon la légende, Eno avait pour habitude de guider ses musiciens invités en dansant dans le studio et en leur demandant de calquer leur jeu sur le rythme des mouvements de son corps. Cette approche expérimentale de la composition donne un ici un résultat pour le moins original.

Sur le premier morceau, Needles in the camel’s eye, on croit pourtant reconnaître du Roxy Music des débuts, et les riffs flamboyants de Phil Manzanera (crédité comme co-auteur) y sont évidemment pour beaucoup. On sera, par la force des choses, régulièrement confronté à ce sentiment de déjà-vu durant l’écoute des dix titres. Avec son synthé étrange, sa rythmique menaçante et ses vocalises haut perchées, la ténébreuse complainte Driving me backwards n’aurait pas volé sa place sur le premier Roxy, aux côtés de titres aussi profonds que Sea breezes et Ladytron. Loin de se contenter de singer le groupe qui l’a fait connaître, Brian Eno va plus loin en préfigurant le son des années à venir : The Paw Paw negro blowtorch (Paw Paw étant le nom d’une bourgade du Michigan) sonne carrément comme du Talking Heads avant l’heure ! Blank Frank, cosignée par Robert Fripp, annonce, elle, certains des morceaux les plus rock de la trilogie berlinoise de David Bowie (à laquelle, faut-il le rappeler, tant Eno que Fripp ont participé). Ne fut-ce que par le traitement des guitares.

On cherchera le meilleur morceau de l’album du côté de Baby’s on fire sur lequel Robert Fripp, encore lui, plaque ses riffs hachés reconnaissables entre mille sur une rythmique tendue et pesante. Le chant enjoué, presque funkisant, d’Eno tranche avec l’atmosphère sombre qui se dégage de l’instrumentation. On chercherait à égarer l’auditeur qu’on ne procèderait pas autrement... Cindy tells me, autre moment fort, avec Manzanera à la six-cordes et d’amusants chœurs sixties ironiques, renoue avec des sonorités pop plus convenues mais néanmoins particulièrement efficaces. L’épique On some Faraway Beach, avec Andy Mackay au clavier, est envoûtante au possible. Avec ses mélodies imparables, ses arrangements classieux et ses lignes de chants qui jouent sur l’émotion, c’est tout à fait le genre de chanson qui aurait pu figurer sur Stranded, le troisième opus de Roxy Music qui sortira à quelques jours d’intervalle...

Nettement plus "easy-listening" que certaines des sorties ultérieures d’Eno, cet album est à la fois une jolie réussite artistique et une parfaite introduction à l’univers de l’artiste en solo. Il s’y montre avant-gardiste et arty sans jamais le moins du monde avoir l’air de se prendre au sérieux (même si certains diront immanquablement de Here come the warm jets qu’il sonne « intellectuel »). C’est un must de 1973, qui fut une année particulièrement riche pour les fans de glam-rock et de la galaxie Roxy Music en particulier. En effet, en plus de ce dique-ci, du LP instrumental No pussyfooting sorti en duo par Eno avec Robert Fripp et de deux (!) albums magistraux de Roxy (For your pleasure et Stranded), ce fut aussi l’année de la sortie de These foolish things, le premier disque solo de Bryan Ferry. Même s’il ne connaîtra jamais le succès populaire de son frère/ennemi, pour le coup, Eno le surpasse haut la main en ce qui concerne l’originalité et l’inventivité. Cela méritait d’être souligné.



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Jérôme Delvaux





Il y a 6 contribution(s) au forum.

Brian Eno : "Here come the warm jets"
(1/3) 12 novembre 2008, par joaven
Brian Eno : "Here come the warm jets"
(2/3) 4 juin 2008
Brian Eno : "Here come the warm jets"
(3/3) 4 juin 2008, par Nobuko




Brian Eno : "Here come the warm jets"

12 novembre 2008, par joaven [retour au début des forums]

Peter et George oubliés pour le nom complet :-)

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Brian Eno : "Here come the warm jets"

4 juin 2008 [retour au début des forums]

Le suivant Taking Tiger moutain était tout aussi passionnant, grand bordel organisé avec quelques perles comme "the fat lady of limbourg" ou bien "third uncle" que Bauhaus reprendra d’ailleurs plus tard.

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Brian Eno : "Here come the warm jets"

4 juin 2008, par Nobuko [retour au début des forums]

Album extraordinaire d’un artiste pas comme les autres.
En tout cas c’est marrant comme personne ne vient poser de commentaire, lorsqu’il s’agit d’un artiste un peu plus complexe et difficilement critiquable, car il implique qu’on ai une réelle connaissance de la musique.
C’est facile de taper sur Coldplay ou Depeche Mode, mais quand on a affaire à Brian Eno ou Bryan Ferry... XD

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    Brian Eno : "Here come the warm jets"

    4 juin 2008 [retour au début des forums]


    Ca vient ça vient monsieur le Président. "Le Temps !", dirait le baudet. Et y’a du taf avec Ce Cerveau (j’ai peine à imaginer ce que ça donnerait avec 5 ou 6 cerveaux irrigués -Humphrey même la Carlita des fois...). Inutile de prendre des airs stratosphériques pour ça ; mieux vaut laisser accroire qu’on a sa généalogie bouseuse aussi, sinon le peuple il se révolte. Ce serait pas mal déjà si certains parmi les ultra-confidentiels lecteurs de cette chronique perdue dans un site en voie d’ultra-cryptage trouvaient intérêt à acquérir cet ultra-confidentiel album pour privilégiés de la tête, non ?

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    Brian Eno : "Here come the warm jets"

    5 juin 2008, par Jimbo [retour au début des forums]


    Pour sûr, c’est difficile de rester indifférent en te lisant , mais tout le monde n’a pas le temps d’y aller de sa plume, soit à cause du boulot ou je ne sais quoi d’autre ! Je me contenterai donc de ta prose élogieuse et savamment écrite.

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