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Bob Dylan : "Blood on the tracks"
La piste des larmes

dimanche 24 juin 2007, par Marc Lenglet

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Depuis 1966, le célébrissime Blonde on blonde et l’accident de moto qui avait suivi, l’étoile de Bob Dylan pâlissait insensiblement. Les années 60 s’étaient clôturées sur quelques belles expériences roots ; les années 70 s’ouvraient sur des albums peu appréciés par le public, parfois encore incapable de concevoir Dylan autrement que comme la figure de proue de la contre-culture. En dépit de la volonté manifeste de l’intéressé de ne pas correspondre à ce que le public attendait de lui, quelques éléments imprévus vont faire revenir l’asocial sur le devant de la scène.

De retour d’un voyage à New York, Dylan a été profondément marqué par les travaux du peintre contemporain Norman Raeben. Si cette découverte ne déclenchera pas une nouvelle vocation chez lui, elle lui fera aborder quelques-uns de ses futurs albums de manière radicalement différente, à travers l’élaboration de chansons multidimensionnelles centrées sur des éléments n’ayant a priori aucun lien entre eux. Plus significatif peut-être, l’année 1975 voit aussi la séparation de Dylan et de son épouse depuis plus de dix ans, Sara Lowndes. Plus affecté qu’il ne le laisse paraître, Dylan tente, comme tout un chacun, de déterminer les erreurs et les manquements qui ont mené son couple au naufrage. Dans la foulée, il compose Blood on the tracks. L’album est enregistré à New York avec les membres du groupe Delivrance. Alors que tout semble finalisé et que Columbia se prépare à faire paraître l’album, Dylan, mécontent du résultat qu’il juge monotone, file à Minneapolis et ré-enregistre la totalité de l’œuvre avec des musiciens locaux. Les pochettes ayant déjà été imprimées en masse par la maison de disques, les noms de ces musiciens ne figureront jamais sur les versions officielles de Blood on the tracks.

Album mystérieux, difficile à cerner sous son apparente simplicité, Blood on the tracks est composé dans l’urgence, sous le coup de la colère, de la solitude, de la souffrance et d’une foule d’autres sentiments bien trop entremêlés pour que l’un d’entre eux prenne clairement l’ascendant sur les autres. Il en ressort un album aux multiples niveaux de ressenti, où rien n’est vraiment ce qu’il y paraît. Ainsi, une chanson en apparence badine renferme de multiples coups de blues nichés au creux de ses méandres, tandis que les accents d’affectation sincère que l’on croit déceler ici et là servent souvent de prétexte à un déballage de cynisme en bonne et due forme. C’est la débâcle sentimentale dans toutes ses dimensions que Bob Dylan expose ici sans faux semblants. Les fans s’empresseront bien vite de cataloguer Blood on the tracks comme le plus sincère et le plus personnel des albums du maître bien que, comme à son habitude, ce dernier se soit rapidement employé à semer le doute, prétextant que l’album lui avait été inspiré par la lecture de plusieurs courtes histoires d’Anton Tchekhov. Face à un journaliste un peu trop enthousiaste à son goût, il ira même jusqu’à laisser tomber un dédaigneux « Why would anyone want to celebrate an album that is rooted in so much pain ? »...

Et de la souffrance, il y en a à revendre sur Blood on the tracks, à commencer par celle qu’on exhale tout azimut dans ces circonstances, faute d’avoir une cible précise sur laquelle la projeter. Est-ce la leçon à tirer d’un des plus célèbres titres de Dylan, qui figure en bonne place dans le panthéon personnel de cet album et qui synthétise pour l’essentiel le combat en aveugle mené par l’auteur ? Il est difficile de déterminer l’émotion qui prédomine à travers Idiot wind. L’incompréhension face à la rupture ou une condescendance irritée envers celle qu’il juge responsable de tout ? Dylan passe de l’un à l’autre, pointant parfois un doigt accusateur en direction de sa partenaire (« Idiot wind, blowing every time you move your teeth / You’re an idiot, babe / It’s a wonder that you still know how to breathe »), mais s’incluant aussi dans l’équation de l’échec...(« We’re idiots, babe... » en refrain final) à moins qu’il ne rejette finalement toute la responsabilité du désastre sur lui-même ou mette en cause divers éléments exogènes, à commencer par une presse avide de sensationnalisme people.

Plus loin Dylan s’en remet au hasard et à la théorie du chaos pour tenter de comprendre comment il a pu en arriver là (Simple twist of fate) ou réinvente sa propre histoire dans l’espoir d’en tirer une leçon pour l’avenir (Tangled up in blue). Néanmoins, monsieur Zim reste suffisamment secret pour ne pas exposer trop ouvertement sa propre réalité et les textes de Blood on the tracks se présentent souvent comme une succession de micro-récits qui fonctionnent indépendamment les uns des autres. C’est un mélange de fatalisme et d’auto-préservation défensive qui donne lieu à la plus poignante des chansons de Blood on the tracks, l’émouvant You’re a big girl now. Même lorsqu’il tente de s’évader, loin de sa geôle mentale, dans la musique américaine de jadis, les ombres du présent ne sont jamais bien loin. La bondissante gigue western intitulée Lily, Rosemary & the Jack of hearts, sous couvert d’un récit qui n’aurait pas dépareillé dans la gazette de Dodge City des années 1880, ne peut s’empêcher de tourner autour des concepts d’amour malheureux, de trahison et de (in)justice.

Sobre et classique en apparence, Blood on the tracks marque le retour aux affaires d’un Dylan plus inspiré dans ses mélodies et ses textes qu’il ne l’avait été depuis de nombreuses années. Une curieuse sensation, avérée ou pas, d’être en face d’écrits pour une fois en phase avec le parcours réel de leur auteur, constitue le principal motif de surprise d’un album que l’histoire a rangé parmi les incontournables. Avoir, fut-ce une unique fois, éprouvé l’impression d’écouter le véritable Bob Dylan, l’être de chair et de sang, en proie au doute et à la frustration, et non plus un mythe vivant pour qui le raffinage littéraire de vagues généralités humaines ne constituent qu’un prétexte pour composer la musique qu’il affectionne, conserve quelque chose d’intimidant. Ces émotions sont par ailleurs si subtilement organisées, si fuyantes alors même que l’on pense avoir pu croquer l’état d’esprit de Dylan, que chaque écoute générera une interprétation différente. Blood on the tracks en devient un chef- d’œuvre intemporel, que l’on peut écouter à plusieurs années d’intervalle, en étant certain d’en tirer une impression et un enseignement différent.

Album classique dans sa mise en œuvre, qui ne fera pas forcément une forte impression dès le départ, Blood on the tracks recèle une tension émotionnelle qui lui permet de dégager une profondeur assez unique, même au sein de la discographie dylanienne. Contrairement à l’expression consacrée, un album à ne surtout pas emporter sur une île déserte, sous peine de rester coincé sur la plage à méditer sur la vanité des relations humaines...



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Marc Lenglet





Il y a 19 contribution(s) au forum.

Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(1/8) 27 octobre 2013, par Mike
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(2/8) 25 avril 2013, par Botha
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(3/8) 17 avril 2013, par CM
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(4/8) 23 août 2007, par gilles
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(5/8) 11 juillet 2007, par Sylvain
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(6/8) 25 juin 2007, par Ombremor
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(7/8) 24 juin 2007
Bob Dylan : "Blood on the tracks"
(8/8) 24 juin 2007, par dionycos




Bob Dylan : "Blood on the tracks"

27 octobre 2013, par Mike [retour au début des forums]

Thank you very much !

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

25 avril 2013, par Botha [retour au début des forums]

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

17 avril 2013, par CM [retour au début des forums]

Les Ecossais de Franz Ferdinand, donc, sont ici acoquinés le temps d’une chanson avec Jane Birkin, l’ex-muse du Monsieur.

LOT-402 || LOT-441 || LOT-951

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

23 août 2007, par gilles [retour au début des forums]

exellente critique de mon album préféré de DYLAN avec Blonde on BLONDE..mais petite rectification..l’enregistrement de blood commença le 10 09 1974 au studio A de clumbia a new york ;DYLAN fit appal a Eric Weissberg et son groupe Deliverance( Buddy cage.tony Braun et Paul Griffin).a la veille de la parution Dylan se rua a MINNEAPOLIS, les vendredi 27 et lundi 30 decembre il réunit de nombreux musiciens de séance Bill Peterson.basse..Ken Odegard..guitares Bill Berg batterie Greg Inhoffer.claviers et Chris Weber guitar douze cordes..ils refirent 7 des 10 chansons..Il semble que sur l’album définitif..5 plages soient celles des scéances de NEW YORK..les 5 autres de Minneapolis..l’absence de tous crédits de musiciens sur la pochette remaniée laisse planer un doute discographique ;........ton article m’a spécialement plus..
.un vieux fan de DYLAN qui l’écoute depuis 1967....

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

11 juillet 2007, par Sylvain [retour au début des forums]

Bravo pour cette superbe chronique sur un des meilleurs albums du Zim.

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

25 juin 2007, par Ombremor [retour au début des forums]

Depuis le temps que je me dis que je dois m’atteler à l’écoute de ce disque ! (Je n’en connait qu’"Idiot wind", dans sa magnifique version "Bootleg series") : voilà LA chronique qui va me faire franchir le Rubicon !
Merci !

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

24 juin 2007 [retour au début des forums]

Superbe article.
Je ne connais pas cet album et cette lecture instructive m’a donné envie de me le procurer pour une écoute attentive.
merci.
Olivier

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Bob Dylan : "Blood on the tracks"

24 juin 2007, par dionycos [retour au début des forums]

Superbe chronique pour ce qui est et restera mon album préféré de Dylan. Incontestablement.
Simple twist of fate, Lilly rosemary and the jack of heart, shelter from the storm, et le somptueux buckets of rain en cloture du disque.... rien que pour ces chansons là, il vous faut ce disque.

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    Bob Dylan : "Blood on the tracks"

    12 décembre 2012, par AmberGoss [retour au début des forums]


    écrits pour une fois en phase avec le parcours réel de leur auteur, constitue le principal motif de surprise d’un album que l’histoire a rangé parmi les incontournables. Avoir, fut-ce une unique fois, éprouvé l’impression d’écouter le véritable Bob Dylan, l’être de chair et de sang, en proie au doute et à la frustration, et non plus un mythe vivant pour qui le raffinage littéraire de vagues généralités humaines mightystudents.com

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